Pauline Julier - Scénario pluriel

Naturalis Historia, 2017, 90', 16/9, still

Naturalis Historia, 2017, 90', 16/9, still

Fokus

L'exposition de la Ferme-Asile nous confronte aux observations menées par la cinéaste Pauline Julier durant la réalisation de son film documentaire ‹Naturalis Historia›. L'artiste propose une exploration de notre rapport culturel à la nature en y mêlant sa curiosité des sciences, des croyances et sa sensibilité toute particulière à la pellicule cinématographique.

Pauline Julier - Scénario pluriel

L'installation de la Ferme-Asile se livre au public comme un film ouvert. Intéressée aux ramifications qui unissent le cinéma à l'art contemporain, Pauline Julier nous emmène sur les traces de son dernier documentaire. En cours de montage, ‹Naturalis Historia› sortira en salle au printemps prochain. Le choix d'élargir le développement du film par une exposition répond à ce qu'elle nomme des envies plastiques, une manière d'introduire le spectateur dans les questionnements qui ont généré sa réalisation en empruntant plusieurs entrées, plusieurs pistes suscitées par des enregistrements qui, bien que non utilisées dans la version finale, constituent aussi des outils de compréhension. En considérant le film comme un espace où le mouvement de la pensée est en quelque sorte figé, il devient nécessaire pour l'artiste de prolonger ce discours. Ici cinq environnements servent de pendant au cinq chapitres du film. Tout en gardant des données informatives, l'exposition se démarque de la trame cinématographique et privilégie la démarche poétique, une touche singulière qui rapproche le public de son essai-documentaire et lui permet d'inventer son propre scénario.
Tenter de saisir la nature au plus près pour la comprendre est une ambition humaine qui traverse les âges. Elle peut prendre une forme scientifique, parfois celle d'une oeuvre poétique, mais elle est toujours teintée de croyances. Le projet peut même se révéler tragique, si on se réfère à Pline l'Ancien qui perdit la vie près de Pompéi en se rapprochant du Vésuve lors de la fameuse éruption de 79. ‹Naturalis Historia› est inspiré du titre des écrits consignés par ce naturaliste qui tenta d'enfermer notre environnement naturel dans une vision encyclopédique. Le besoin de classer puis d'expliquer se mêle pourtant immanquablement à nos convictions. Le dispositif placé sur l'estrade de l'espace d'exposition en donne une approche avec trois projections, trois temps d'une même histoire, celle du Vésuve. L'une fait référence à Pline l'Ancien avec des écrits épistolaires de son neveu, des tableaux ou des illustrations d'époque. Celle au milieu rappelle que le volcan est toujours sous la protection de San Gennaro en montrant des images actuelles de processions autour d'une fiole contenant du sang se liquéfiant. L'autre présente le centre de volcanologie de Naples - le plus ancien et le plus sophistiqué - chargé de la surveillance des quatre volcans de la région. Paradoxalement, le gardien de ce lieu dédié à la science raconte en détail l'histoire du miracle de San Gennaro. Les séquences défilent sans bande son, seul le bruit des projecteurs 16 mm se fait entendre. L'ambiance est sous couvert du secret gardé depuis longtemps. Echos, correspondances: les trois écrans forment au final une sorte de paysage narratif.

Le paysage est au coeur de ce travail de Pauline Julier. L'installation d'une structure en hauteur, évoquant un belvédère, est l'occasion d'amener le visiteur à découvrir l'exposition comme un panorama. De petites ouvertures offrent une vue plongeante sur les dispositifs filmiques, une manière de les voir à nouveau et peut-être de les observer à travers une perception des couleurs en mouvement plutôt qu'une lecture précise. A l'intérieur un projecteur de diapositives fait défiler des textes sur un écran transparent qui laisse échapper la projection à l'extérieur. La rengaine sonore de l'appareil se mêle aux mots de l'anthropologue Philippe Descuola qui expliquent ce qu'il nomme un malentendu paysager. Il évoque une expédition en Amazonie avec un homme de la communauté des Ashuars. Alors qu'ils arrivent sur un magnifique panorama, il interprète la réaction de son compagnon comme un jugement esthétique ‹C'est beau!›. Des années plus tard, il constate qu'il a mal interprété cette parole, qu'il lui a donné un sens équivalent à sa propre émotion. De là il déroule la pensée qu'on ne voit que ce qu'on a appris à regarder. C'est un paysage parce que j'ai appris à le regarder comme tel du fait de ma culture transmise par la peinture, la photographie, etc. C'est un peu la problématique soulevée chez Pline l'Ancien qui souhaitait créer un catalogue de la nature.

Univers minéral
L'interprétation paysagère a son climax avec l'oeuvre intitulée ‹Le plus vieux paysage du monde›. Elle fait référence à la découverte en Chine d'une forêt enfouie sous des cendres volcaniques depuis 300 millions d'années et considérée comme une sorte de Pompéi du monde végétal. Pauline Julier est partie à la rencontre du professeur Wang qui mène les fouilles à la frontière de la Mongolie intérieure. Un film retrace comment ces vestiges sont aujourd'hui étudiés dans le détail, au point d'en donner une reconstitution picturale présentée sur le mur dans un caisson lumineux. On le comprend, l'exposition tire constamment des liens d'une pièce à l'autre. Des ramifications qui permettent de déambuler librement entre les dispositifs, sans mise en scène particulière. Les déplacements modèlent à chaque fois notre propre scénario. Il y a le volcan, le paysage bien sûr, mais aussi la nature dans ce qu'elle a de violent et d'ingérable. D'où peut-être ce rocher, ou plutôt un rocher factice dans lequel on peut se glisser. Protection éphémère comme le rappelle ce film tourné dans une grotte. Une lumière laser traîne dans les cavités intérieures de la roche pour finalement s'y perdre et être complètement happée par la pierre. En regard, défile le texte du ‹Dialogue de la nature et d'un Islandais› de l'écrivain italien du XIXème siècle, Giacomo Leopardi, où il est question d'un homme confronté à la nature en personne. Une nature qui lui cause évidemment bien des problèmes.
Les environnements immersifs proposés par Pauline Julier parviennent à briser le principe narratif du documentaire sans pour autant ôter l'espace de réflexion au spectateur. Cette balance entre des données objectives et son regard offre aussi une place à la poésie, il y aurait presque quelque chose de Jules Vernes dans cette prospection intellectuelle et sensitive.
Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
09.07.2017

Pauline Julier (*1981, Genève) vit et travaille à Genève et à Paris

Prix
2010 Swiss Federal Art Price
2013 Bourse d'Aide à la création (2013), Ville de Genève
2014 Bourse Bethoud, Ville de Genève

Expositions/projections (sélection)
2016 Filmforum, Los-Angeles; ‹Reset Modernity!› ZKM, curated by Bruno Latour, Karlsruhe; 51ème Journées de Soleure
2015 Palazzo Grassi, Fondation Pinault, Venise; VIDEOEX, Compétition Suisse,

Experimental Film & Video, Festival Zürich
2014 Exposition ‹Swiss Visuals›, Kyoto
2011 Festival Loop, Barcelone ; Hors Pistes, Centre Pompidou, Paris
Depuis 2007 ses films sont présentés dans des festivals, des centres d'art et des institutions du monde entier.

Ausstellungen/Events Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
Pauline Julier 21.05.201709.07.2017 Ausstellung Sion Schweiz
Autor/innen
Nadia El Beblawi
Künster/innen
Pauline Julier

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