Morceaux de temps estampillés

AnnLee/Anywhere out of the World, 2000, Vidéo, 4’; Courtesy galerie Air de Paris

AnnLee/Anywhere out of the World, 2000, Vidéo, 4’; Courtesy galerie Air de Paris

Poster Twice (AnnLeeColors), 2000; Exposition Mamco, Genève

Poster Twice (AnnLeeColors), 2000; Exposition Mamco, Genève

Fokus

En dix ans, l’artiste français Philippe Parreno a constitué des strates de sens et de formes éclatées moins redevables aux programmes artistiques rigoureux des années 60–70 qu’à une culture «live» en prise avec le réel. Tant mieux, ça se passe aujourd’hui. Naviguer dans l’œuvre, c’est participer à son désordre ambiant, recroiser des embrayeurs, des questionnements et des prises de position qui rebondissent au gré des rencontres et des situations qui en découlent, elles-mêmes racontées, produites et fictionnalisées par les œuvres.

Morceaux de temps estampillés

Philippe Parreno & guests

Du panneau «Welcome to Twin Peaks» à la manifestation des enfants pour l’exposition «No Man’s Time», des histoires-pièces aux imitations d’Yves Lecoq et à «La Pierre qui parle», l’art de Parreno propose une multitude de niveaux de conscience scénarisés et anticipateurs. Force est de constater que peu de spectateurs avachissaient le soir du vernissage sur des moquettes «all-over», pourtant bien douillettes, qui recouvrent la totalité du sol du quatrième étage du musée d’Art moderne et contemporain de Genève (Mamco). Étage consacré à la présentation de trois films récents de Philippe Parreno («AnnLee», «Credits», «Vicinato 2»), introduits par un haut-parleur en verre et agrémentés de quelques affiches-papier peint «designées» par les graphistes M/M aux couleurs d’«AnnLee» puis de «Vicinato 2». Au début de «Girlfriend in a Coma», Douglas Coupland donne à lire au lecteur une lettre écrite par une petite fille avant que celle-ci ne tombe dans le coma. Elle raconte qu’elle a vu le futur et parle à un moment donné du musée en disant qu’il renferme «mille images qui tombent de mille murs» («One Thousand Pictures Falling from One Thousand Walls»), un point de vue qui titre judicieusement, et à toutes fins utiles, le contenu et les articulations de l’exposition que l’artiste souhaite «faire défiler comme un film». Ou plutôt voir «défiler comme un film», car dans cette sphère symbolique qu’est le musée – et le Mamco érode brillamment les limites contemporaines de cette dimension depuis les débuts de son activité – les contraintes propres au lieu risquent de reléguer pareille déclaration au rang d’une «certaine» idée du cinéma, fus-se-t-elle transposée dans l’exposition.Un haut-parleur en verre transparent meuble l’entrée de l’exposition. Emblème sonore situé en angle à proximité du plafond, cet objet singulier agit sur l’exposition à la manière du «fantôme de l’idée même de l’exposition» puisqu’il donne à voir les sons avant qu’on ne les entende. Si bien que l’agitation sonore attire vers la salle suivante et le zonage moquetté du sol mène jusqu’à «Annlee» qui présente alors l’exposition.Annlee est un manga «sans vie» ramené du Japon pour prendre corps au sein d’un projet artistique collectif (Pierre Huyghe, Dominique Gonzalez-Foerster, Carsten Höller, Rirkrit Tiravanija) intitulé «No Ghost, Just a Shell», phrase qui conclut sa prestation et qu’un exemplaire de l’affiche du projet montre dans la salle suivante. Annlee révèle ici ses origines, authentifie les souhaits du narrateur qui préside à ses mouvements de fiction et incarne malicieusement diverses «identités sonores» qui tournoient dans la pièce. Un petit bijou. Philippe Parreno spatialise ses films entre visite d’exposition, ballade dans une salle de cinéma et décontraction de salon. «Credits» en est un bon exemple. Par analogie avec la salle de cinéma, le noir est fait au début de la projection et la photographie encadrée d’Inez van Lamsweerde disparaît dans la pénombre. Les enceintes sont dissimulées. Parreno a réuni décorateur, éclairagiste, graphistes et musicien pour «coordonner plusieurs points de vue dans un seul espace». Les maquettes d’arbres et d’immeubles sont filmées sur des accords de hard rock, souvenirs 80’s magnifiquement réactualisés. La ZUP de laquelle il ne reste rien est ainsi retrouvée à partir d’un plan fixe qui confère à la réalité du souvenir une dimension de réel halluciné – des sacs plastique colorés dans les arbres – qui répond à la question que l’artiste adresse à la mémoire comme à l’ensemble de sa production: «Comment produire une image de quelque chose qui n’en a pas?»


Künstler/innen
Philippe Parreno
Autor/innen
Alexis Vaillant

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