L´exclusion du spectateur; le jeu spatial de Philippe Decrauzat

Philippe Decrauzat · Vue partielle de l´exposition au Centre d´Art Contemporain, Genève, photo: Ilmari Kalkkinen.

Philippe Decrauzat · Vue partielle de l´exposition au Centre d´Art Contemporain, Genève, photo: Ilmari Kalkkinen.

Fokus

Au Centre d´Art Contemporain de Genève, Philippe Decrauzat a conçu une exposition entraînant les visiteurs dans une succession d´expériences spatiales: en quatre lieux, en quatre temps.

L´exclusion du spectateur; le jeu spatial de Philippe Decrauzat

Decrauzat s´est entièrement saisit de l´espace en créant une structure spécifique qui joue subtilement du rapport entre les œuvres et les volumes qui les accueillent. Quatre murs ont été construits, selon un plan en croix, délimitant ainsi quatre espaces de forme trapézoïdale. Cette structure a la valeur d´un élément sculptural. Ce jeu de cloison permet à l´artiste de réunir autant que de disjoindre quatre lieux d´accrochage, l´exposition dans son ensemble décrivant ainsi un mouvement en spirale.

Dans la première séquence de cette boucle, l´espace est strié par des tiges métalliques laquées noires. Leur position dans l´espace semble être déterminée par le hasard. Comme figées dans un étrange moment de suspension, elles révèlent la structure et le volume de leur environnement grâce à leur dimension standard. Une toile, dont le motif de courbes concentriques évoque une trouée dans l´espace, convoque un imaginaire de science-fiction. Le visiteur perçoit l´arrêt sur image, la référence à un thème récurrent des scènes de batailles sidérales.

D´autres cernes concentriques irréguliers font vibrer le sol de la salle suivante et creusent le fond de la «withe box». La perception de la structure devient presque angoissante. Situé légèrement de côté, un élément hétérogène s´en détache nettement. Dans un curieux équilibre, il représente dans l´espace comme une barrière soumise à un important raccourci perspectif. Cette «sculpture» vient contrecarrer l´effet d´optique du motif au sol, et en propose un autre. Les deux éléments paraissent suivre la logique de systèmes perspectifs mathématiquement très éloignés. L´effet de collage est très intense, tant les deux éléments paraissent inconciliables.

De cet espace aux murs blancs et vides, un passage mène à une salle obscurcie dans laquelle est projeté un film en boucle. Des séquences d´écran noir ou blanc se succèdent à intervalles réguliers, et veulent figurer les battement de l´onde d´un pulsar. Ce rythme de la projection 16 mm transcrit les impulsions lumineuses régulières de cette explosion d´étoile qui, observée pour la première fois en 1968, furent prises pour l´émission d´un signal extraterrestre. Entre ces pulsations des images se révèlent. Celles-ci sont des fragments tiré du feuilleton «Twilight Zone», célèbre, entre-autre, pour l´amalgame proposé par ses producteurs entre le risque d´une invasion soviétique et celui d´une rencontre du troisième type. Aucun des moments de ce court-métrage n´a été laissé au hasard. Les bandes amorces ont été retravaillées. Les flashes monochromes sont produits dans différentes tonalités de gris. Les séquences collées figurent soit des mouvements violents de caméra, soit une étrange machine qui rappelle le «Space Light Modulator» de Moholy-Nagy. Cette œuvre révèle peut-être plus littéralement que tout autre le faisceau de références avec lequel joue Decrauzat.

Le motif de base de la peinture murale se développant sur les cloisons de l´espace voisin est le logo monogramme d´un groupe punk. Les deux lettres DK forment un damier dont la régularité est biaisée pour corriger l´effet visuel produit par l´angle ouvert des murs. Cette distorsion perspective se double de celle que l´artiste a fait subir à un banc qui par son inclinaison devient une image, une sculpture iconique et impraticable, une métaphore de l´exclusion du spectateur. Sur le mur opposé est accrochée une grande toile, au motif correspondant à celle visible dans le premier espace. Dans le circuit ainsi borné, le mouvement de rotation peut reprendre.

Cette exposition, plus qu´un efficace laboratoire de sensation, est un objet dont la complexité minutieuse révèle avec brio la densité du travail de Decrauzat. L´ensemble pourrait se lire comme un seul et unique élément: une installation. Il y maintient avec rigueur et une apparente économie de moyens, une troublante indétermination dans son rapport à l´espace, que ce soit celui de l´œuvre ou celui de son exposition. «´Loop the Loop!´ est le nom de l´une des premières montagnes russes à Coney Island. Boucler la boucle. Bien qu´il y ait plusieurs salles, j´aime à penser que l´exposition n´offrirait pas une succession d´expériences mais une seule, simplement en développement.»1. L´objet de celle-ci pourrait consister à filer les métaphores de l´illusion, cette notion générique rendant explicite le paradoxal rapport centrifuge et centripète qu´entretiennent toutes les œuvres de Decrauzat avec le spectateur. Sous couvert de la maîtrise d´un ample corpus de références, il se libère et ainsi nous bouscule dans les plus simples de nos perceptions visuelles.

Künstler/innen
Philippe Decrauzat
Autor/innen
Samuel Gross

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