Valérie Favre - Entre ciel et terre

L'Ange arbre, 2015-2017, Huile sur toile, 40x30 cm, Courtesy Galerie Peter Kilchmann, Zürich © ProLitteris. Photo: U. Walter

L'Ange arbre, 2015-2017, Huile sur toile, 40x30 cm, Courtesy Galerie Peter Kilchmann, Zürich © ProLitteris. Photo: U. Walter

Bois Blanc, 2015-2017, Huile sur toile, 250x350 cm, Courtesy Galerie Peter Kilchmann, Zürich © ProLitteris. Photo: U. Walter

Bois Blanc, 2015-2017, Huile sur toile, 250x350 cm, Courtesy Galerie Peter Kilchmann, Zürich © ProLitteris. Photo: U. Walter

Fokus

Valérie Favre - Entre ciel et terre

Valérie Favre revient dans la ville de sa jeunesse avec cette exposition au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel. Après Genève et quelques années à Paris, l’artiste a préféré s’installer en Allemagne où elle enseigne la peinture à l’Université des arts de Berlin. Elle s’est d’abord cherchée à travers le théâtre et le cinéma, domaines formateurs qui lui ont laissé le goût des histoires et de la mise en scène. Figures humaine ou animale, parfois hybrides, saynètes de théâtre, mais aussi écriture et dessin, nourrissent son œuvre polymorphe. L’artiste mène de front plusieurs thèmes au travers desquels elle interroge le médium peinture. Interroger, c’est peu dire, puisqu’elle travaille et retravaille constamment ses tableaux. Une hantise de l’élaboration qui se poursuit même après une exposition. Chaque présentation est pour elle la proposition d’une nouvelle ‹constellation› comme le souligne Peter Fischer dans le catalogue édité à cette occasion.

Il y a une lecture de l’œuvre et une lecture de l’exposition. Ceux qui ont vu la toile intitulée ‹Bois blanc› à l’exposition bernoise ‹About Trees› en 2015, la reconnaîtront à peine à Neuchâtel. Les branches d’arbres se sont raréfiées, la toile est devenue plus concise, seul un chapeau virevoltant et une jambe trouant l’espace sont parfaitement reconnaissables. Ce tableau participe à l’hommage rendu aux peintures murales de l’escalier d’honneur. Une façon de rappeler que, férue d’histoire de l’art à l’adolescence, l’artiste avait souvent visité le musée et qu’elle garde encore en mémoire les représentations célestes. Un ‹Ange arbre› fait écho au décor, tandis que des pièces plus anciennes, peintes à Paris dans les années 1990 en référence à Pontormo, animent l’espace avec des robes rouges, vêtements sans corps, comme contorsionnés par un souffle qui les élève dans les airs.

Le parcours articulé en sept salles ou plutôt sept chambres, comme elle aime à les nommer, invite le visiteur à entrer dans des univers particuliers. La série des théâtres, accessible par une rampe qui mène à un plateau surélevé couvert de tapis, est à ce titre impressionnante. Le dispositif nous introduit directement à proximité d’immenses polyptyques, représentations d’un monde étrange où se côtoient musiciens, acrobates, majorettes et figures chimériques sans visage. Comme le relève la directrice du musée et commissaire d’exposition Antonia Nessi, nous sommes à la fois observateur et partie prenante d’un monde où règnent les opposés, les témoins d’une pièce théâtrale parodiant la comédie humaine qui se joue entre ‹ciel et terre›. Dualité qui se traduit dans la facture picturale par des glissements entre la figuration et la dissolution des formes dans la matière. A noter que ces ‹scèneries› ont commencé en 2009, lors d’une exposition à Lucerne où Valérie Favre avait été captivée par les peintures populaires de la toiture du pont.

L’exposition présente plusieurs travaux inédits, en particulier ceux du ‹Laboratoire› qui s’apparentent à des notes d’ateliers. L’espace peint en noir rassemble des dessins encadrés combinant écritures, collages et photocopies, intitulés ‹Petits théâtres de la vie›, et accrochés en alternance avec des feuilles directement punaisées au mur. Des esquisses, mais aussi des textes se marient ainsi à la genèse des images à venir. Des photographies servent aussi d’ébauche à l’artiste. Ici, les prises de vues préparent les autoportraits peints exposés dans la dernière chambre. Il y a aussi ces papiers graphites placés sur sa table de travail qui impriment les gestes de ses mains ou du crayon. Des tracés abstraits bien en-deçà de la préparation, mais qui dévoilent le rapport particulier de l’artiste au temps. Un temps que Valérie Favre met en valeur dans un travail lent, élaborant la plus souvent ses toiles en 3–4 ans, certains tableaux prenant jusqu’à dix ans pour être achevés. Peu importe la dimension, c’est un besoin de temps de maturation. D’où cette liberté d’exposer des travaux ‹work in progress› ou de s’astreindre chaque année depuis vingt ans à produire un ‹Balls and Tunnels›, batik dont la composition fait appel au hasard. Sorte de calculateur de temps, ils ne sont pas exposés à Neuchâtel, mais tiennent une place importante dans son œuvre.

Le genre et l’autoportrait
Dans une série de peintures récentes, l’artiste réinvestit le corps et interroge le genre. Une interrogation sur l’Être masculin et féminin, sur le jeu social attribué à chacun des sexes, mais c’est aussi une petite provocation face à un milieu artistique le plus souvent masculin. Autoportrait déguisé, elle emprunte la mise en scène à Giorgio de Chirico, Hugo Ball, Odilon Redon. On la retrouve comme Jean Cocteau couché avec un masque. Le visage se métamorphose, s’efface parfois ou se travestit d’une barbe. Mi-homme et mi-femme, elle traverse les identités. L’humour n’est ­jamais très loin, la lutte aussi.
Une confrontation à huis clos qui se retrouve d’une certaine manière déjà chez ‹Thomas l’obscur›. Dans cette chambre est exposée la transcription manuscrite du récit de Maurice Blanchot, édition 1941. Les feuilles tapissent les murs, on y découvre l’écriture minutieuse de l’artiste et le surgissement de dessins aquarellés qui interfèrent avec le sens du texte. Pour Valérie Favre, c’est l’aboutissement d’une résidence de trois mois à Neuchâtel, il y a quatre ans, et l’appropriation d’un texte introspectif sur la mort, l’amour et l’état d’être. Cette présence de la langue écrite est récurrente dans son travail, le passage à la toile se fait souvent à l’aide d’esquisses et d’études préparatoires complétées par des commentaires textuels.
En parcourant les chambres de l’exposition, nous sommes amenés à traverser des ambiances spatiales très différentes. Les ‹Short Cuts› inspirés du film de Robert Altman, se concrétisent par de petites scènes confinées dans un format paysage. Plus loin, la série des ‹Fragments› évoque l’univers et les étoiles, ou plus précisément ce qui nous dépasse. Vision noir et blanc d’une artiste poétesse qui capte pour nous quelques étoiles de l’infini.
Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
12.08.2018

Valérie Favre (*Evilard 1959, vit à Berlin)
Depuis 2006 professeur de peinture, Universität der Künste, Berlin
2018 Neue Galerie Gladbeck, près de Dusseldorf
2016 Musée Franz Gertsch, Burgdorf
2015 ‹La première nuit au monde›, Musée d'art moderne et contemporain, Strasbourg, France
2011 ‹Art Kabinett›, Art Basel Miami Beach, Florida, USA
2009 ‹Visions›, Kunstmuseum Luzern; Carré d'Art - Musée d'Art Contemporain, Nimes

Catalogue ‹Valérie Favre›, coédition Musée d'art et d'histoire, Neuchâtel et Scheidegger & Spiess, Zurich. Edition bilingue (français/allemand) 368 pages, env. 200 illustrations
Projection du film ‹Shorts Cuts, fiction› de Robert Altman, USA, 1993, 3.2. à 20h en présence de l'artiste
Lecture au théâtre du pommier de deux textes de l'artiste: Dégel, Étoile de mars, Jeudi 12.3. à 20h
Table ronde ‹La peinture dans l'art contemporain. Enjeux et perspectives› avec Valérie Favre, Carole Haensler Huguet, directrice Museo civico Villa del Cedri, Bellinzona, Joëlle Pijaudier-Cabot, directrice des Musées de Strasbourg, Alain Quemin, professeur de sociologie de l'art à l'Université Paris 8, 7.6. à 18h30

Ausstellungen/Newsticker Datum Typabsteigend sortieren Ort Land
Valérie Favre 10.12.201712.08.2018 Ausstellung Neuchâtel
Schweiz
CH
Autor/innen
Nadia El Beblawi
Künstler/innen
Valérie Favre

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