Fri Art — Retour à Fribourg

A House is not a Home, vue d’exposition, Fri Art, 2019. Photo: Guillaume Baeriswyl

A House is not a Home, vue d’exposition, Fri Art, 2019. Photo: Guillaume Baeriswyl

A Home is not a House, vue d’exposition, Fri Art, 2019. Photo: Guillaume Baeriswyl

A Home is not a House, vue d’exposition, Fri Art, 2019. Photo: Guillaume Baeriswyl

Fokus

Fri Art propose une exposition collective en deux volets avec de jeunes artistes suisses et internationaux. Si elle s’inscrit dans les débats contemporains sur l’identité, l’exposition met surtout en relief la fragilité de cette notion, dans la dualité entre les corps et de l’architecture ou entre la conception et la réception d’une œuvre. 

Fri Art — Retour à Fribourg

«Annie Ernaux évoque à merveille ce malaise que l’on ressent lorsqu’on revient chez ses parents après avoir quitté non seulement le domicile familial mais aussi la famille et le monde auxquels, malgré tout, on continue d’appartenir, et ce sentiment déroutant d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger. » Dans ces lignes de ‹Retour à Reims›, Didier Eribon décrit certaines des questions qui parcourent la double exposition ‹A Home is not a House› et ‹A House is not a Home› que propose Nicolas Brulhart pour ses débuts comme directeur artistique du centre d’art Fri Art. L’origine comme déterminisme auquel le sujet cherche à échapper. La maison comme lieu de confort et de réconfort, mais aussi de traumatismes et de violences assourdies. Se saisir de l’identité pour lutter contre les structures d’exclusion et rendre visible certaines communautés minorisées est une stratégie à l’œuvre dans de nombreuses pratiques artistiques actuelles. De jeunes artistes en font un enjeu, parfois trop exclusif, de leur travail. Mais, en parallèle, la question identitaire est aussi récupérée, par des groupes d’extrême-droite qui la brandissent dans une idéologie de rejet. Dans ces débats sensibles, comment un curateur qui n’appartient pas à une minorité visible peut-il se positionner ? Plutôt que d’apporter des réponses définitives, Nicolas Brulhart décentre habilement le propos pour nous faire réfléchir à des enjeux de réception de l’art en posant cette éternelle question : à quel point le prisme biographique doit-il informer la lecture d’une œuvre, surtout quand celle-ci se refuse à l’interprétation ? A ce titre, on notera que ces interrogations sur l’identité et le domestique interviennent justement au moment du retour du curateur dans sa ville d’origine de Fribourg.

Une maison bien rangée
L’accrochage du premier chapitre déjouait cependant les préjugés au sujet d’un curateur issu de la scène alternative. Chaque œuvre bénéficiait d’un espace généreux. Marie Kondo semblait avoir épuré les salles de la Kunsthalle fribourgeoise : moins de cimaises, des fenêtres libérées, un éclairage doux et caressant. Comme si le retour à Fribourg s’accompagnait d’un désir de respectabilité. Mais les antagonismes se multipliaient dans cette maison bien rangée. Comme le titre en forme de chiasme des deux expositions l’indique, peu importe l’ordre de l’équation : signifiant et signifié ne s’unissent jamais. C’est dans cette inadéquation du soi et de l’autre, et de l’œuvre et de son contexte, que se logent les travaux des treize artistes invités, tous représentants de la jeune génération. Cette logique était particulièrement visible dans le théâtre mental plus dépouillé du premier étage. Les élastiques tendus à quelques centimètres du sol par ­Olga ­Balema exprimaient la difficile cohabitation du sujet et de l’architecture. Cette œuvre, piège pour les pieds et le regard, citait le minimalisme, en rendant le spectateur conscient de son corps dans l’espace. Mais la facture artisanale de l’œuvre, avec ses bandes rapiécées et peintes, ses brins qui traînaient au sol, renvoyait, elle, à des occupations de préaux scolaires, des ouvrages de couture ou à d’autres souvenirs subjectifs. Le jeu et le passe-temps affluaient aussi dans le diptyque de Marie Gyger, composé de petits avions en papier collés sur des feuilles grises biseautées comme des tuiles. Disposés en ligne sur des plis des feuilles, les avions formaient des motifs de fils barbelés qui clôturaient le désir d’évasion. Une chimère de chèvre, mi-cadavre, mi-jouet, guignait de ses yeux aveugles en faux diamants depuis l’extérieur de la fenêtre. Ce memento mori bouffon de Tristan Lavoyer raillait la position inconfortable du visiteur, invité mais néanmoins intrus dans cette maison, spectateur d’identités fracturées. Le rez insistait davantage sur les bases matérielles et domestiques, avec une majorité de sculptures plus affirmatives. On y retrouvait une chèvre de Tristan Lavoyer, qu’un mécanisme faisait aller bêtement d’avant en arrière sur un rail comme une allégorie de l’individu domestiqué et automatisé par les technologies de pouvoir. Le pouvoir symbolique du phallus était tourné en dérision, renvoyé à sa puérilité, à une fonction décorative ou à une utilité profane, par la série Bloomers de Daphne Ahlers, des sculptures moulées dans des coques de protection pour les parties génitales masculines. Les positifs obtenus par ces opérations de moulage, accrochés au mur à hauteur d’entrejambe, étaient agrémentés de nœuds aux couleurs pastels ou servaient de patères. D’autres œuvres développaient des approches idéalisées de l’identité et de la maison, à travers le rêve ou l’artifice, exprimant cette dialectique de l’image de soi libre et du regard de l’autre qui conditionne, dans une métaphore de la négociation entre la subjectivité de l’artiste et les projections du spectateur qui servait de fil conducteur à l’exposition.

Un public bien domestiqué
Le second volet, ‹A Home is not a House›, que nous avons pu visiter en cours de montage, introduit un changement radical de scénographie. Les fenêtres sont désormais recouvertes de filtres miroir qui referment le bâtiment sur lui-même et multiplient les reflets. L’éclairage est diffus. Des rideaux noirs théâtralisent les salles. Le public, qui pouvait librement exercer son regard dans le premier chapitre, est cette fois-ci assailli par l’exposition qui s’impose à lui, le désoriente et lui renvoie son image. Il est devenu l’Autre, celui sur qui le pouvoir s’exerce. Par ce renversement, le curateur nous plonge dans cette étrange sensation dont parle Eribon d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger. Les identités muettes de la première exposition deviennent envahissantes, à l’exemple de ce sac à main en velours noir monumental avec des charms dorés de Gina Fischli à l’entrée, dont la féminité déborde sur l’architecture et le public. Aussi cette énigmatique peinture expressionniste sur carton de Sophie Oxe, une artiste que vous ne trouverez pas sur Google. La toile représente en touches grossières à la Ensor un bateau flanqué d’un drapeau suisse avec pour passagers des hommes en hauts-de-forme hilares, dont deux serrent une mariée. Le curateur nous explique que l’auteure était une bourgeoise fribourgeoise « excentrique », décédée en 2010 dans l’EMS voisin de Fri Art. Sa production picturale, léguée au Musée d’art et d’histoire de Fribourg n’a jamais quasiment jamais été exposée. Comment interpréter cette scène ? Rapt ou sauvetage ? Une recherche biographique donnerait-elle les clés de cette allégorie possiblement féministe ? On salue le parti-pris barthésien du curateur de montrer des artistes aux identités multiples de genre ou de race sans mentionner ces éléments biographiques. Il invite à des lectures plus subjectives et à apprécier les qualités plastiques des œuvres, même si certaines, comme dans le cas de Sophie Oxe, sont plus discutables.

Sylvain Menétrey, curateur, critique indépendant et enseignant à la HEAD–Genève, vit à Lausanne. sylvain.menetrey@gmail.com

→ ‹A Home is not a House›, avec Daphne Ahlers, Olga Balema, Camille Blatrix, Gina Fischli, Sitara Abuzar Ghaznawi, Marie Gyger, Lewis Hammond, Nora Kapfer, Tristan Lavoyer, Claudia Lemke, Dominic Michel, Sveta Mordovskaya, Ser Serpas, Sophie Oxe, Fri Art – Kunsthalle Fribourg, jusqu’au 12.1. ↗ www.fri-art.ch

Bis 
12.01.2020

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