Anne Rochat — Performeuse nomade

Messaline, 2012, performance, 40 ans du Prix culturel Manor, Aargauer Kunsthaus, Aarau. © Jean Rochat

Messaline, 2012, performance, 40 ans du Prix culturel Manor, Aargauer Kunsthaus, Aarau. © Jean Rochat

Laniakea, 2020, performance, Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, Lausanne. Photo: S. Anthon

Laniakea, 2020, performance, Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, Lausanne. Photo: S. Anthon

Fokus

Dans son exposition ‹In Corpore› au MCBA à Lausanne, Anne ­Rochat présente dix ans de performance. Des actions où se mêlent humour, poésie, rage, mais aussi une puissance incluant nos instincts et une part de folie imbriqués dans une mobilité constante. À travers le corps, elle expérimente des identités plurielles avec, en toile de fond, l’angoisse que tout se fige.

Anne Rochat — Performeuse nomade

L’attribution du Prix culturel Manor Vaud 2020 à l’artiste Anne Rochat récompense une personnalité centrale de la performance suisse d’aujourd’hui. Sa pratique est puissante, marquée par une forme de concentration et d’intensité peu commune. Un constat que certains ont pu éprouver lors de ses récentes prestations comme, par exemple, en début d’année 2020 à l’Arsenic à Lausanne ou à l’automne dernier devant la Villa du Parc à Annemasse dans le cadre du Festival de la Bâtie. Elle avait présenté respectivement ‹Laniakea› (2020) et ‹Messaline› (2012), deux créations où le corps est le vecteur des sens. La première performance associait la collaboration de musiciens, confrontant le public à la présence en live de voix, trompettes, clarinettes, tambours et synthétiseurs. Un design sonore soutenu par le corps de l’artiste qu’elle déplaçait ou immobilisait au ras de l’eau. La surface réfléchissante crée des effets miroir que la pénombre traduit comme des instants en symbiose, équilibres fragiles, rompus brusquement par des claquements de fouets. Cette réalisation complexe évoque pour certains la promiscuité de la naissance et de la mort ou bien la violence contenue en soi ou infligée aux autres.
Quant à sa référence à l’impératrice romaine, elle interroge dans une sorte de grandiloquence vaine les carcans du paraître. Accrochée à une paire d’anneaux, superbe dans une robe composée de verres à pied, elle s’élève dans les airs, en suspension telle un lustre flamboyant, puis commence à pivoter jusqu’à ce que les verres se brisent. Ces deux performances, comme tout son travail, répondent à une quête qui passe par un lien très fort avec les éléments. Il y a, dit-elle, « cette volonté de s’ancrer comme il y a cette volonté de voler ».

Identité plurielle
L’exposition ‹In Corpore› présentée à l’Espace Projet du Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne est l’occasion de découvrir toute la latitude de cette démarche. L’artiste a renoncé à créer une performance et préféré utiliser les 230 m2 pour reprendre ses travaux et les proposer aux regards des visiteurs. Conçue comme une installation, la présentation constitue une sorte de relecture de l’œuvre articulée sans chronologie et avec des géographies différentes. À travers huit projections qui se répondent, elle visualise des moments, des gestes, des mouvements qui déploient les facettes des personnages d’Anne Rochat. L’artiste conçoit effectivement sa pratique comme le développement d’une identité plurielle que le corps expérimente et restitue de façon instinctive. Après avoir beaucoup pratiqué la sculpture et la photographie pendant ses études, Anne Rochat s’est tournée naturellement vers la performance, une manière juste d’exprimer son rapport au monde, à sa pudeur et à ses côtés extrêmes. C’est en 2009, à la galerie 1 m3, qu’elle fait resurgir un personnage tiré de son enfance. Pendant un mois, elle utilise l’espace comme un laboratoire, accumule des objets et réalise sous l’hétéronyme de Doris Magico une série de films inspirés d’instructions et de croquis déposés dans une boîte à messages. Les actions brèves, souvent absurdes et cocasses, rappellent le cinéma muet. Dès lors sa pratique sera double : des performances sous le nom d'Anne Rochat et d'autres sous celui de son alter ego.
Doris Magico agit seule, sans public, filmée ou photographiée en plan fixe. Son territoire est l’Ailleurs, la limite avec l’autre, l’ailleurs géographique. On la retrouve en Inde, au Cambodge, en Chine, elle traverse des déserts et s’arrête dans de grandes mégapoles. Elle est emballée de la tête aux pieds, cachée dans un tiroir, coiffée d’une pile de casques de chantier. L’humour n’est pas loin, il est parfois grinçant, sachant le contexte qui l’entoure. Ces poses étranges incarnent pour l’artiste le passé colonial, l’apartheid, le système des castes et les situations conjoncturelles des lieux. Et puis, il y a eu le confinement. Le personnage s’est révélé épuisé. Sur la vidéo ‹exit-Doris Magico›, sa tête est couverte d’une poche en latex : il tente de respirer, le cou s’étire, la bouche béante s’imprime en creux, le personnage suffoque. Plusieurs versions attestent cette mort à répétition qui semble bien clore ce cycle de performances. De même que l’exposition semble appartenir à une étape charnière de l’artiste.

Être au monde
Anne Rochat est une voyageuse, elle bouge constamment et c’est son moteur. Quand elle parle de ses références, ou plutôt des « âmes » qui résonnent en elle, elle cite l’écrivaine Marguerite Duras, des personnalités de théâtre comme Claude Régy et Sarah Kane, et bien sûr l’exploratrice Alexandra David-Néel qui fait écho à cette poursuite d’une identité au monde. Car la performeuse interroge avec force et étonnement ce qui l’entoure. Le corps dans son acceptation physique sert de véhicule à sa prospection.
Une rage brutale domine ses premières performances où elle se sert de sa mâchoire. Une réaction aux mots, au monde verbal, explique-t-elle, une reconquête aussi d’un rapport animal aux choses et aux autres. Elle déchire à pleines dents une immense affiche publicitaire, fait tournoyer une chaise ou arrache la moquette d’un musée. Aujourd’hui, cette rage est plus diffuse et prend la forme de l'endurance. Certaines actions sont devenues éprouvantes comme quand elle filme en continu sa traversée à pied du désert d’Uyuni. Un trajet qui sublime la poésie de l’immensité salée du Sud bolivien. Ces performances sont de véritables immersions aux éléments naturels qu’elle partage avec le public. Il y a aussi sa traversée à la nage du lac de Joux en soirée (2015) ou celle plus récente de la forêt du Risoud (2018) dans le Jura qui étaient projetées simultanément dans des théâtres à Lausanne et à Paris avec la présence de deux musiciens travaillant le son. L’effort physique est une façon d’éprouver le passé du lieu, une épreuve, comme le sentier jurassien emprunté autrefois par les juifs pour échapper aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
Sa démarche se tourne également vers le futur, avec son prochain projet SPO2 qui entame un cycle de performances autour de l’élément eau. Avec Jean Rochat, son frère jumeau, elle tentera de constituer la plus petite société en immersion. À dix mètres de profondeur, ils devront respirer à l’aide d’un tuyau qu’ils se passeront tour à tour. Cette volonté de créer un poumon pour deux souligne encore cet inconfort que l’artiste revendique à travers ses gestes, un acte pour dire la peur que tout se fige, que nous sommes à l’orée d’une civilisation vouée à l’urgence de (sur)vivre.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
14.02.2021

Anne Rochat (*1982) vit en Suisse et à Berlin ; responsable de l’Unité Performance à l’EDHEA

Performances et expositions (sélection)
2020 ‹Hic & Nunc›, Red Brick Art Museum, Beijing ; ‹Doris Magico, Back to the Wall›, série de vidéo-performances, éditions Naima, Paris-Berlin
2019 ‹Medium is the Message›, Surplus Space, Wuhan
2018 ‹Open Studio›, Studio de Casa Suiza de La Boca en Proa21, Buenos Aires ; ‹Anarctic›, Arctic Action Festival, Pyramiden, archipel du Svalbard ; ‹Flu.o›, Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, Lausanne ; Centre culturel suisse, Paris ; ‹Hic & Nunc et Topo›, Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, Lausanne
2017 ‹Obsidian›, Bone Performance Art Festival, Berne ; Fierce Festival, Birmingham ; ‹Redwoods›, Fonderie Kugler, Genève ; ‹To tu, to tam›, Plateforme 10, Lausanne ; ‹5 performances›, Counter Space, Zurich

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