Claudia Comte — La puissance des arbres

Tree Line Curve, 2021, (détail). Photo : Kostas Maros

Tree Line Curve, 2021, (détail). Photo : Kostas Maros

Tree Line Curve, 2021. Photo : Kostas Maros

Tree Line Curve, 2021. Photo : Kostas Maros

Fokus

Invitée à intervenir sur le site du Rolex Learning Center, Claudia Comte propose un dialogue avec l’architecture. L’installation intègre le bois, son matériau de prédilection. Des troncs d’épicéas enveloppés de leur écorce et un orme mis à nu répondent au paysage minéral du bâtiment. Un contraste évocateur des préoccupations écologiques de l’artiste.

Claudia Comte — La puissance des arbres

Comme Véronique Mauron aime à le rappeler, le Rolex Learning Center est au centre du projet de Claudia Comte. Depuis son inauguration en 2010, la responsable du CDH-culture invite régulièrement des artistes à interagir avec ce bâtiment hors-norme conçu par l’agence japonaise SANAA. Avec à sa tête la fameuse architecte Kazuyo Sejima et son associé Ryue Nishizawa, elle est à l’origine de nombreuses réalisations dont le Musée Louvre-Lens, le New Contemporary Art Museum à New York et la rénovation récente de la Samaritaine à Paris. Une inventivité architecturale reconnue par le prestigieux Prix Pritzker et qui se révèle audacieuse dans la construction lausannoise. Le bâtiment, ouvert aux étudiants et au public, abrite en particulier une salle de concert de 600 places et la bibliothèque de l’ensemble des facultés de l’EPFL. Sur une surface de 20’000 m2 se développe un espace continu ondulant autour de patios. Le sol et le toit, inclinés en pente douce, soulignent les zones d’utilisation ou remontent en colline pour offrir de jolies perspectives. La fluidité des courbes est soutenue à l’extérieur par des arcs dont certains, immenses, mettent en valeur les puits de lumière. La transparence des vitrages courant le long des façades et le béton rythment cet artefact de paysage. Un paysage minéral auquel réagit Claudia Comte en réalisant une immense courbe formée de 41 épicéas bruts et d’un orme écorcé.

Des formes élémentaires
Érigée sous une grande voûte extérieure, l’installation monumentale de l’artiste fait face à l’entrée principale. ‹Tree Line Curve› est une magnifique colonnade formée de troncs d’arbres rigoureusement alignés en arc de cercle. La disposition tirée d’une forme géométrique élémentaire, ajoutée au calibrage du diamètre des troncs, impose une force et une étrange rigueur végétale face à l’ampleur graphique du bâtiment. L’œuvre, ajustée presque jusqu’au sol sur toutes les hauteurs de l’arrondi, semble apporter son soutien à l’ouvrage. À cette puissance s’associe la simplicité du geste qui laisse place aux lumières affleurant les écorces et aux ombres grandissantes avec la course du soleil. Animation captivante. Et puis, il y a cet orme au milieu de la courbe. L’artiste l’a taillé, poncé et poli avec l’aide de son équipe jusqu’à en révéler les dessins intérieurs. Percée à hauteur d’yeux, la sculpture dévoile dans une petite cavité ses anneaux de croissance, signes des événements climatiques d’une espèce aujourd’hui décimée par un parasite. Allusion au discours écologique qui lui tient à cœur. Les épicéas proviennent d’une forêt durable des environs où les arbres destinés à la coupe sont remplacés par la plantation de deux arbres. L’orme est une acquisition. « C’était important d’avoir cet orme dans cette série d’épicéas. Ce tronc est spécial, le polissage montre les traces de vie qu’il a gardées en lui. Je trouve fascinant de voir comment il s’est formé, comment il a évolué, grandi, c’est juste une force incroyable. » Claudia Comte aime ce matériau avec qui elle questionne nos rapports à la nature et aussi à l’histoire humaine. L’installation pointe ici les enjeux climatiques du futur, sans ostentation, c’est peut-être là toute la qualité de la pièce.
Peintures murales, sculptures ou installations, l’artiste sait surprendre. Ses travaux évoquent les cartoons, le Pop Art, l’Op Art, l’Art Concret … difficile de la classer. Pourtant son inspiration première, depuis quinze ans, reste les motifs tirés de la nature, du bois, des feuilles, des escargots, des étoiles de mer, des pommes de pin. La précision parfois mathématique des formes la fascine. L’observation du lieu est bien sûr déterminante, comme lors de son exposition au Castello di Rivoli à Turin achevée en août 2021. L’exposition composée uniquement de peintures murales proposait une expérience visuelle et sensorielle conçue à partir de la géométrie et de la répétition linéaire de patterns. « Un musée incroyable, un privilège pour moi de peindre directement sur ces murs historiques des galeries du 3e étage. Je me suis inspirée autant des éléments de fresques des 1er et 2e étages que de la vue à travers les fenêtres. Le Castello est sur une colline, donc on voit très loin les rivières, les forêts, les villes aussi. C’est comme un lien pour les gens, ils ressentent ces références et une empathie se crée entre le visiteur et les peintures ».

Avec le public
Certains se rappellent encore ce fameux ‹HAHAHA › fiché dans le sol du parc Szilassy à Bex lors de la Triennale de la sculpture en 2014. Une photogénie qui a propulsé la Vaudoise sur le devant de la scène artistique et forgé son image avec humour. Une forme d’espièglerie réitérée en 2017 avec ‹NOW I WON› à Art Basel. Un palindrome ironique où elle proposait sa ‹Fun fair› à prix modique, une série d’épreuves avec la possibilité de gagner une de ses sculptures en marbre. Son discours s’est depuis étoffé tout en gardant l’adhésion du public.
‹The Interview Painting Ensemble (mise-en-scène in 12 Acts)› présenté l’année dernière sur le parcours de Art Basel était une œuvre chorale mêlant des textes peints sur toiles et des performances incluant chant, musique et écriture. Le Stadtcasino s’est révélé l’écrin parfait pour présenter cette série de douze peintures reprenant, dans des configurations géométriques, les mots de curatrices et curateurs en réaction à la situation pandémique. Plutôt que montrer simplement les tableaux, Claudia Comte a préféré les « réactiver » car pour elle l’immersion du public dans l’œuvre est importante. « Chaque peinture est un portrait associé à l’interprétation d’un performer : Chus Martinez avait un écrivain, Hans-Ulrich Obrist une chanteuse d’opéra, Cecilia Alemani un enfant en train de dessiner, Carolyn Christov-Bakargiev un pianiste interprétant ‹Tableaux d’une exposition› de Modeste Moussorgski, Samuel Leuenberger un siffleur d’oiseaux … Le but était de créer une sorte de concert pendant que les visiteurs déambulaient librement. Un peu comme dans un film, il y avait beaucoup de choses à voir et le public était nombreux. »
Ce jeu des sensations parle à toutes et tous, même en dehors des références à la réalité artistique. Les créations parfois pléthoriques de Claudia Comte savent relever le défi d’être populaires. Une revendication qui tient ses promesses avec ‹Tree Line Curve›. L’immersion devient alors un temps à part, une découverte tactile s’adressant aux émotions dont l’une, et pas des moindres, est la poésie.

 Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmail.com

→ ‹Claudia Comte Tree – Line Curve›, Rolex Learning Center (7–24 h), jusqu’au 24.4. ↗ memento.epfl.ch
→ ‹Geometrische Opulenz›, exposition de groupe, Museum Haus Konstruktiv, Zurich, 10.2.–8.5. ↗ www.hauskonstruktiv.ch

Bis 
24.04.2022

Claudia Comte (*1983, Grancy) vit à Bâle
2007 Bachelor Arts visuels, ECAL
2010 Master en science de l’éducation, ECAL

Expositions personnelles (sélection)
2021 ‹After Nature›, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid ; ‹Jungle and Corals›, König Galerie, Berlin
2020 ‹The Sea of Darkness›, Kunstraum Dornbirn
2019 ‹How to Grow and Still Stay the Same Shape ›, Castello di Rivoli, Turin ; ‹I have Grown Taller from Standing with Trees›, Copenhagen Contemporary, Danemark ; ‹The Morphing Scallops›, Gladstone, NY
2018 ‹Zigzags and Diagonals›, MOCA, Cleveland
2017 ‹Claudia Comte›, Kunstmuseum, Lucerne

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Geometrische Opulenz 10.02.202208.05.2022 Ausstellung Zürich
Schweiz
CH
Claudia Comte – Tree - Line Curve 15.12.202124.04.2022 Ausstellung Lausanne/Ecublens
Schweiz
CH
Künstler/innen
Claudia Comte
Autor/innen
Nadia El Beblawi

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