Denis Savary — Carambolages enchantés

Figueras, 2022, fibre de verre et métal, 450 x 80 x 80 cm. Photo : Annick Wetter

Figueras, 2022, fibre de verre et métal, 450 x 80 x 80 cm. Photo : Annick Wetter

Gelamacchina, 2017, céramique émaillée, env. 25 x 32 x 18 cm. Photo : Jonathan Philippe Levy

Gelamacchina, 2017, céramique émaillée, env. 25 x 32 x 18 cm. Photo : Jonathan Philippe Levy

Fokus

Double actualité pour Denis Savary : une intervention artistique à l’ECA de Lausanne, visible depuis l’été 2022 et la scénographie de l’exposition sur le Tactilisme au MAMCO de Genève. A priori, pas grand-chose en commun … mais ce serait sans connaître cet artiste prolixe et inclassable, adepte des emboîtements de pensées les plus surprenants. 

Denis Savary — Carambolages enchantés

Qui n’a jamais rêvé d’une pause au soleil en plein cœur de l’hiver ? Si cette douce folie devait un jour vous tenter, n’hésitez pas aller voir du côté du nouveau bâtiment de l’Établissement cantonal d'assurance contre l’incendie (ECA) : les cinq parasols de Denis Savary vous y attendent. Ces silhouettes de quatre mètres cinquante de haut, pans repliés, semblent pourtant sur le point de s’ouvrir : adieu bureaux de verre et de béton, direction la Costa Brava et même un peu plus à l’intérieur des terres, Figueras, terre natale de Salvador Dalí, qui a donné son nom à cette commande d’art public. C’est précisément au musée de la petite ville catalane que sont conservés les costumes créés par Gala et Dalí pour la maison Dior et le Carnaval de Venise de 1951, l’une des inspirations de l’artiste vaudois Savary pour ce projet. Cette armée de parasols, sagement alignée le long d’un chemin de randonnée, peut donc se muer selon l’envie en longues figures drapées ou … pourquoi pas en sucettes ? De loin, comme de près, ces sculptures confectionnées en fibre de verre à la surface lisse, assument très volontiers la comparaison avec des sucreries sur bâtonnets jusque dans leur dégradé de couleurs ; un rapprochement que l’artiste ne renie pas, lui qui évoque l’anecdote selon laquelle Dalí aurait créé le logo en forme de marguerite des fameuses sucettes espagnoles « Chupa Chups ».

Une immobilité trompeuse
Avec cette première commande d’art public, Savary a appris à s’éloigner du champ de l’« impermanence » relevé par Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser lors d'une exposition de l'artiste au Centre culturel suisse à Paris en 2016. Si la vidéo, la photographie et le dessin ont dominé les débuts artistiques de l’artiste, aujourd’hui, toujours avec la volonté de « garder le rapport du photographe à la réalité », il se risque à une œuvre permanente. « C’est comme si ça avait toujours été là », le commentaire émis par un employé de l’ECA, représente d’ailleurs pour Savary le plus beau des compliments. Mais si les pièces façonnées « dans une gamme de coloris plus ou moins froids qui peut se fondre avec la nature » transmettent cette trompeuse impression d’immobilité, il y a de la métamorphose dans l’air : les caprices de la météo (un rayon de soleil ou un après-midi pluvieux) comme les changements de saison jouent avec les sculptures, rendues tantôt transparentes, tantôt opaques.
Une vague référence s’impose, Claes Oldenburg, avec lequel Savary partage un faible pour les changements d’échelle. C’est lui, le maître américain du pop art, qui fut photographié en 1962 avec sa pièce ‹Soft Ice Cream› attachée sur le toit de sa voiture : un cliché devenu icône, qui a ressurgi à la mémoire de Denis Savary lors d’un séjour de travail en Sicile en 2017. Un de ces carambolages visuels dont il est l’habitué survenu à la vue de modèles Alfa Romeo réalisés par un atelier familial de céramique. « Les associations sont essentiellement formelles car j’entretiens un lien à l’image » admet-il. Le résultat ? Une série de quinze petites automobiles en céramique colorée, surmontées de douceurs italiennes – « cannolo », brioche ou glace en cornet – baptisée ‹Gelamacchina›. La source d’inspiration venue du sud ne semble décidément pas se tarir chez Denis Savary, ni son intérêt pour la modernité technique. À Genève, au MAMCO, les deux inspirations n’en font à nouveau plus qu’une autour de la figure du fondateur du Futurisme et du moins connu « Tactilisme », l’Italien Filippo Tommaso Marinetti. « Le Concorde et le mouvement futuriste ont tous deux été porteurs de promesses (la vitesse, le progrès, le futur), je propose aujourd'hui un regard moins héroïque sur ces deux choses » explique l’artiste. Une fois de plus, son travail est très référencé : « mon intérêt par rapport à l’histoire de l’art est assez précis, il est lié à cette histoire de modernité, d’avant-gardes qui aujourd’hui nous paraît contrariée, pleine de promesses non tenues. Que reste-t-il de ces illusions-là ? Un réenchantement est-il possible ? »

Une ode au réenchantement
À cette question, il répond avec une scénographie audacieuse autour de cette nouvelle invention futuriste née aux débuts des années 1920. Tout part d’une « table tactile » exposée dans la salle du musée genevois, au sujet de laquelle Marinetti écrivit : « Soudan-Paris, contient dans sa partie Soudan des valeurs tactiles rudes, grasses, raboteuses, piquantes, brûlantes ( …) ; dans sa partie Mer, des valeurs tactiles glissantes, métalliques fraîches ( …) ; dans sa partie Paris, des valeurs tactiles moelleuses, très délicates, caressantes, chaudes et froides à la fois ( …) ». Fidèle à son goût de la traduction et avec l’aide d’un tapissier, Savary a créé sa propre version grandeur nature de la maquette-manifeste de l’artiste italien : un « lit tactile » trônant au milieu de la pièce sur un sol vert éclatant de la marque Pirelli (encore un clin d’œil à l’italianité). Le découpage en trois parties subsiste : « Soudan » qui occupe la tête du lit, évoquant la sécheresse et l’âpreté du désert avec une marche anti-dérapante (traduction de la râpe de Marinetti), un balai (au lieu d’une brosse) et une énorme éponge ; l’univers marin de la « Méditerranée » au centre, avec des matériaux naturels – écorce de bois, cuir ; et enfin, pour retranscrire les intérieurs bourgeois et cossus parisiens, une troisième bande « Paris » recouverte de tissus de la collection historique de la Maison Lelièvre. Pour l’ambiance générale, on hésite entre une chambre d’hôtel (sentiment renforcé par la présence d’un téléviseur retransmettant les images de scans 3D de la tablette tactile) ; une chambre de station spatiale qui tirerait l’ensemble vers un univers de science-fiction (les images noir et blanc des scans rappelant les images satellitaires de planètes lointaines) ; ou encore l’atmosphère ludique et colorée d’une chambre d’enfant .
Chez Denis Savary, l’apparente simplicité des objets et la banalité des situations revêtues d’un habillage pop, n’est pas dénuée d’ironie, sans jamais verser dans le cynisme. C’est un regard en coin sur le monde, vu à travers le prisme de la poésie et peut-être même de l’enfance – des parasols aux faux airs de sucettes aux petites voitures. Territoire de l’enfance et de la rêverie auxquelles on pourrait joindre encore d’autres réalisations : des marionnettes (‹Alma›, 2007) et avions gonflables (‹Concorde›, 2022), des grenouilles sorties des contes des frères Grimm (série ‹Franz›, 2019–2021), des maisons de poupées miniatures déstructurées (série ‹Villa›, 2021) et même des poires en verre soufflé (série ‹Louis›, 2020), ersatz des fameuses pommes empoisonnées. Un vocabulaire dévoyé emprunté aux contes de fées qui trahit une tentative de réenchantement du monde. Entre assemblages de références et associations visuelles, le cerveau de Denis Savary, toujours en quête de « trouver des carambolages bien plus forts que le réel lui-même », semble fonctionner, en somme, à l’image des poupées russes.

Ingrid Dubach-Lemainque, critique et historienne d’art, vit sur le lac de Morat. idubachlemainque@gmail.com

→ ‹Figueras›, installation permanente de Denis Savary, ECA, Avenue du Grey 111, Lausanne 
→ ‹Tactilisme – Marinetti à Genève>, MAMCO, Genève, jusqu’au 29.1. ↗ www.mamco.ch

Bis 
29.01.2023

Denis Savary (*1981, Granges-près-Marnand, VD) vit et travaille à Genève
A obtenu un diplôme d’arts visuels à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) où il enseigne aujourd’hui. Lauréat du Prix fédéral d’art en 2003.

Expositions personnelles (sélection)
2021 ‹Ambarabà Ciccì Coccò›, Kunst Halle Sankt Gallen
2019 ‹Houdini›, Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds
2016 ‹Jour Blanc›, Centre culturel suisse, Paris
2015 ‹Neige de Printemps›, MAMCO, Genève
2012 ‹Baltiques›, Kunsthalle Berne
2007 ‹Fanny›, Musée Jenisch, Vevey

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Tactilisme — Marinetti à Genève 05.10.202229.01.2023 Ausstellung Genève
Schweiz
CH
Autor/innen
Ingrid Dubach-Lemainque
Künstler/innen
Denis Savary

Werbung