Mai-Thu Perret - Retour à New Ponderosa

Mai-Thu Perret · New Ponderosa, Installation Utopics, Bienne, 2009. Courtesy Francesca Pia, Zürich. Photo: Annik Wetter

Mai-Thu Perret · New Ponderosa, Installation Utopics, Bienne, 2009. Courtesy Francesca Pia, Zürich. Photo: Annik Wetter

Fokus

Mai-Thu Perret profite de l'expo «Utopics» de Bienne pour renouer avec sa communauté imaginaire en citant des extraits de son texte fondateur «Crystal Frontier». Avant de partir à Lodz, capitale historique de l'avant-garde polonaise, remonter son remake agit-prop «An Evening of the Book».

Mai-Thu Perret - Retour à New Ponderosa

À Bienne, le Palais des Congrès c'est un peu l'attraction béton du coin. Un bâtiment assez remarquable dont on se souvient qu'à la dernière exposition suisse de sculpture, en 2000, Ulrike Gruber avait fixé sur sa gigantesque paroi borgne des prises de grimpe orange fluo. En 2009, c'est Mai-Thu Perret qui profite du spot architectural le plus intéressant de la ville. À l'occasion d'Utopics, 11e édition de l'exposition dirigée par Simon Lamunière, l'artiste genevoise a recouvert une partie des fenêtres avec des extraits de «Crystal Frontier», texte fondateur de New Ponderosa, communauté féminine dont elle est la chroniqueuse attentive depuis une bonne dizaine d'années. «Même si tout mon travail ne tourne pas uniquement autour de ça. À Bienne, j'y retourne après avoir réalisé pas mal de travaux sans réel lien direct avec elle. Revenir à New Ponderosa, c'est aussi pour moi l'occasion de dresser une sorte d'inventaire, dans l'esprit du mini-musée que j'avais installé il y a très longtemps dans la vitrine d'In Vitro à Genève. À l'époque, il s'agissait d'une sorte de réminiscence de ces petits lieux étranges que j'avais visité aux États-Unis, notamment à Roswell.»

La philo, New York et Steven Parrino
À Utopics, l'artiste genevoise montre des oeuvres en néon accompagné d'objets, dont une assiette dessinée par El Lissitsky et un mannequin qui porte sur lui un ensemble stylisé par ce groupe retiré volontairement au fin fond du Nouveau Mexique. Sauf que New Ponderosa n'existe pas. Tout comme sa production artisanale. Mai-Thu Perret a tout inventé. Remarquez, sans non plus sortir cette collectivité du néant complet. On pense à une version Art & Craft de la thébaïde.
«J'ai eu le déclic en rendant visite à Olivier Mosset. Il habitait alors Tucson, en bordure du désert, dans l'Arizona, là où sont installés pas mal de ces groupes autarciques dont Arcosanti, créé par l'architecte utopiste Paolo Soleri. J'aime le côté totalement improbable de ces endroits loin de tout et où personne ne va«, raconte la Genevoise arrivée aux beaux-arts en passant par la philosophie. «Disons que quand j'ai fini l'université à Cambridge, j'hésitais à poursuivre un doctorat. Je m'embarquais pour beaucoup de réflexion en solitaire et un parcours académique très établi. En revenant à Genève, j'avais découvert une scène artistique qui débordait d'énergie. D'un coup, tout avait l'air possible.» Va pour l'art et départ pour New York où elle débarque dans l'atelier de John Tremblay et, en parallèle, dans celui de Steven Parrino. «Une expérience assez singulière. Steven était extraordinairement généreux avec tout le monde. Il insistait pour me verser un salaire d'assistante alors qu'il refusait que je touche à ses tableaux.» Elle décroche aussi un stage chez la styliste Susan Cianciolo «qui faisait de la haute-couture avec des vêtements de récupération. C'était en 1997. L'art contemporain et la mode commençaient à entrer en résonance. On était en plein dans l'époque de Bernadette Corporation, de Purple Prose et de Rita Ackerman». Bosseuse frénétique, Mai-Thu Perret conclut au surplus un mi-temps à l'Alleged Gallery «qui montrait certains artistes venus de la scène skate comme Mark Gonzalez et exposa très tôt les photos de Terry Richardson et de Bruce LaBruce. C'est à ce moment que j'ai commencé mes premiers tableaux abstraits».

Tableaux pétrifiés

De retour à Genève, elle prend la direction de Forde l'espace d'art contemporain de l'Usine avec Fabrice Stroun. «C'est là que je suis vraiment arrivé à l'art. Là que j'ai fixé les bases de mon travail actuel.» De là aussi que datent ses premiers travaux sur drapeaux, ses toiles brodées et New Ponderosa, sa collectivité imaginaire. Mais comment rendre crédible une communauté qui n'existe pas ? En lui inventant une histoire. Mai-Thu Perret crée une mythologie, prétend tirer d'un journal de bord et de lettres des objets, des vêtements, des motifs de papier peint. «En littérature, je me suis toujours intéressée au pseudonyme, à des auteurs comme Fernando Pessoa qui multipliait les signatures ou encore à James Joyce qui pratiquait un autre genre de fragmentation de l'auteur. Pour moi, le texte est une machine à générer de l'art. Un peu comme chez Raymond Roussel les mots se créent à travers les mots eux-mêmes. C'est un système qui me permet de concrétiser mon idée de l'art sans devoir y consacrer d'affect particulier.»
L'autre singularité dans ce travail, c'est son utilisation de matériaux souvent marginalisés par l'art contemporain, comme le tissu, la tapisserie ou la terre cuite - une matière fascinante qui, une fois émaillée, ressemble à du fossile. Pour sa dernière exposition à la Timothy Taylor Gallery de Londres, Mai-Thu a construit des séries de reliefs gigantesques lourds comme le diable fabriqués en plusieurs morceaux. Des sortes de fresques rupestres en céramique sous les surfaces desquelles apparaissent des empreintes de cheveux, de pyramides à degrés, d'oeufs et de masques. «Le dispositif dans l'institution est quelque chose qui m'intéresse. Accrocher ces panneaux de terre cuite au mur, c'est comme un jeu de miroir qui renvoie l'image d'un tableau.» Une manière aussi d'opposer la noblesse lisse du grand genre (la peinture) et la rusticité popu de la terre cuite que l'émaillage rend à la fois baroque et glamorise à mort. Une sorte de vision pétrifiée de l'art - l'expo intitulée 2012 renvoie implicitement à la date de la fin du monde selon le calendrier inca - chez une artiste qu'on sait davantage attirée par les figures géométriques des avant-gardes. Comme dans sa vidéo «An Evening of the Book», remake d'une pièce d'Agit Prop de 1924 dont Varvara Stepanova dessina les costumes. Laquelle est visible jusqu'au 4 octobre dans le cadre d'«Anabasis. Rituals of Homecoming» organisée à Lodz - capitale historique de la modernité polonaise - par le curateur Adam Budack.
Tourné à The Kitchen, à New York, pour la Biennale de Lyon de 2007, Mai-Thu Perret y filme des danseurs évoluant au milieu de virgules et de lettres et tournant autour d'un livre-totem géant. Il faut lire entre les lignes de cette chorégraphie littéraire, et percer à travers la métaphore le conflit culturel qui oppose les anciens pré-révolutionnaires et la jeune troupe qui se lève. «J'ai bien envie de poursuivre le travail avec le film. C'est un support qui me permet d'expérimenter ce rapport entre la fiction et la narration. Le cinéma induit aussi un côté assez immédiat. Et puis c'est un medium fédérateur. J'aime les situations de travail collectif.»

Emmanuel Grandjean, journaliste culturel et critique d'art, vit et travaille à Genève.

Bis 
24.10.2009

Mai-Thu Perret (*1976, Genève) vit et travaille à Genève et New York.
2004 Etudes à Cambridge et Whitney Independent Study Program du Whitney Museum of American Art
de New York.

Expositions personelles (depuis 2008)2008 San Francisco Museum of Modern Art, San Francisco; Timothy Taylor Gallery, London; Galerie Barbara Weiss, Berlin; Kunsthalle, St. Gallen; The Kitchen, New York
2009 Christine König Galerie, Wien; Praz-Delavallade, Paris; The Aspen Art Museum, Aspen
2010 rétrospective dans le Magasin de Grenoble et le Kunsthaus Aarau

«Utopics» - 11e exposition suisse de sculpture, Bienne, jusqu'au 25.10.

«Vides, une rétrospective», pour laquelle Mai-Thu Perret appartient, avec John Armleder, Gustav Metzger, Clive Phillpot et Mathieu Copeland au comité curatorial, Kunsthalle Berne

Autor/innen
Emmanuel Grandjean
Künstler/innen
Mai-Thu Perret

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