Noémie Praz — Qu’est-ce qu’il y a dans le sol qui te retient ?

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

What’s in the ground that keeps you down?, 2018, photographie

Fokus

L’exposition de Noémie Praz pose une question dont la réponse implique autant le physique que le psychique. Avec la reprise inlassable du mouvement d’un corps qui se relève avec peine pour chuter à nouveau, l’artiste valaisanne pointe une difficulté d’être, expression métaphorique d’une lutte perpétuelle contre la souffrance psychique. 

Noémie Praz — Qu’est-ce qu’il y a dans le sol qui te retient ?

L’exposition de Noémie Praz organisée au restaurant de la Ferme-Asile marque la fin de son Atelier Tremplin mis à disposition par la Fondation Bea pour Jeunes Artistes. Un soutien d’une année qui lui a permis de poursuivre un travail à l’encontre des normes implicites qui régissent notre société, impliquant notamment des questionnements autour des notions d’identité et de genre. Dans cette exposition intitulée ‹What’s in the ground that keeps you down ?›, l’artiste propose une métaphore de la souffrance psychique dans le mouvement d’une chute et la lutte perpétuelle entre le fait de tomber et de se relever. A travers une façon de se mouvoir, l’artiste dessine le contour d’une différence. Une série de photographies montre les positionnements d’un corps féminin et d’un corps masculin qui tentent de se dégager du sol. L’effort semble surhumain ou perdu d’avance, les figures s’élancent, s’étirent, les bras s’envolent, les jambes fléchissent, mais une force les retient immanquablement à terre. Les corps se posent alors, comme épuisés. Ces clichés aux allures caravagesques modulent la lumière sur les détails de la peau et de la musculature ; quant aux visages, ils s’effacent comme absorbés par l’obscurité. Loin de la description symptomatique d’une maladie mentale, ces images révèlent l’espace particulier où se déroule une lutte douloureuse. Ce lieu d’une bascule précaire est explicité dans une vidéo mêlant images, textes et sons, modes d’expression privilégiés de l’artiste. Le thème de la souffrance psychique n’est pas nouveau, elle l’a déjà abordé dans des projets comme l’installation ‹Is my identity sick› en 2016. Elle traitait cette notion de maladie mentale sous la forme d’une écriture impulsive de pensées brutes. Les mots gaufrés sur des feuilles de papier étaient à peine discernables, tandis que deux vidéos détaillaient d’infimes mouvements à peine perceptibles sous la peau. Ce projet exprimait tout en subtilité un contraste de l’apparente immobilité du corps.

Exploration identitaire
Le travail de Noémie Praz s’inscrit aussi dans le champ de la performance. Même si ce n’est pas son médium de prédilection, cette pratique accompagne bien souvent la production d’une installation. Cette forme d’énonciation gestuelle lui permet peut-être de mettre en place un questionnement, notamment en rapport avec la notion de genre. Celle présentée à la Ferme-Asile lors du vernissage implique pour la première fois une collaboration avec le danseur Fabrice Surchat. Une nouveauté qui va dans le sens de sa recherche sur la transdisciplinarité artistique en introduisant une nouvelle approche du corps et du mouvement. Sur les photographies de l’exposition, l’homme et la femme peuvent être perçus comme deux facettes d’une même vision essentialiste, expression de la perméabilité du féminin et du masculin. A cet égard la performance présentée en 2014 à Sierre, dans le cadre du festival ACT, est déjà explicite : les bras écartés en guise de balancier, l’artiste se déplace au sol sur une ligne imaginaire, un peu comme un funambule au-dessus d’un gouffre. Inlassablement, elle rattrape sa trajectoire et poursuit. La jeune femme est affublée d’une radio émettant des sons et porte une longue chevelure blonde. Reprise en 2017, la performance ‹In Between› montre à nouveau la frêle silhouette, mais cette fois-ci les cheveux sont courts et révèlent de façon évidente le caractère androgyne du corps. Du coup le contenu apparaît dans toute son ambiguïté, la déambulation devient l’expression physique entre deux genres, entre deux typologies corporelles. Le trajet se transforme en la découverte d’un territoire intermédiaire exclu de notre vision, un entre-deux où les normes sociales sont balayées. Les directives à suivre sont à ce titre significatives : ‹Action : marcher sur une ligne imaginaire, les yeux fermés, sur la pointe des pieds en sous-vêtements couleur chair donnant une impression de nudité, avec un haut-parleur accroché au bas du dos ; Son : une liste de genres alternatifs au système binaire est lue par une voix synthétique au genre indéterminé›. C’est l’expression d’un interstice qui résiste à tout espèce de catalogage.

Fluidité naturelle des genres
La présence de la nature en tant que donnée physique tangible tient un rôle significatif, comme l’attraction terrestre dans cette exposition, mais aussi l’eau dans le film ‹La Créature› en 2015. Dans cette vidéo, l’artiste valaisanne joue de l’esthétique du documentaire tout en donnant au Rhône le statut d’un personnage emblématique. Tantôt furieux, tantôt paisible, le fleuve se glisse pour épouser les reliefs. Images et commentaires se télescopent parfois et le doute plane alors sur la nature réelle de l’objet étudié. La confusion ou plutôt l’interchangeabilité des genres prend la forme d’un jeu avec ‹Genderfluidity› qui est constitué de trois vidéos verticales projetant à chaque fois une personne en train d’essayer des prothèses pour modifier ses caractères sexuels secondaires. Un peu comme dans une cabine d’essayage, chacun se compose des caractéristiques corporelles différentes. La poursuite de ce questionnement devient un acte d’adhésion dans l’installation ‹Stayin’ Fluid› présentée à Constance en 2017. Projections vidéo et bandes sonores se déclinent dans la confrontation et la coexistence des éléments terrestres. La fluidité rapportée à la nature humaine devient un discours de résistance. En opposition à un système de pensée binaire, au besoin constant de classer et de réduire notre environnement entre homme et femme ou entre normal et malade, l’artiste s’interroge : ‹Et si j’essayais de résister à ces catégories ? Et si je restais fluide ?›. Dans cette quête, le trouble de l’identité devient alors une différence à assumer, évidente et incontournable. Les mots changent. Noémie Praz s’est décrite comme androgyne, agenrée, pour finalement mettre en doute le regard porté par la société et sa façon d’assigner absolument un genre à des caractéristiques. En s’insurgeant contre ces normes implicites et ce qui peut en découler, que ce soit dans la thématique du genre ou de la souffrance psychique, elle lève le voile sur le conformisme d’un système binaire qui masque des difficultés d’être.

Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
04.11.2018
Ausstellungen/Newsticker Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
Noémie Praz 21.09.201804.11.2018 Ausstellung Sion
Schweiz
CH
Autor/innen
Nadia El Beblawi
Künstler/innen
Noémie Praz

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