Circuit — Les artistes font ellipse

Max Kohler · Objet volant et paysage, 1972, acrylique sur toile, 28 x 31 cm, pour Ellipse /Préambule I & II, du 9 février au 23 mars 2019, exposition ‹Knock on Wood›, de Tom Johnson & Martin Riches. Photo: David Gagnebin-de Bons

Max Kohler · Objet volant et paysage, 1972, acrylique sur toile, 28 x 31 cm, pour Ellipse /Préambule I & II, du 9 février au 23 mars 2019, exposition ‹Knock on Wood›, de Tom Johnson & Martin Riches. Photo: David Gagnebin-de Bons

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

John Boyle · Brucelosis, 1988, vidéo, 16 min, featuring the Nihilist Spasm Band

Fokus

Pour son vingtième anniversaire, le Centre d’art contemporain Circuit à Lausanne consacre une exposition collective à des questions de retrait, d’effacement, de silences, de positions particulières d’artistes face au milieu de l’art, de manière concrète ou plus imagée, avec en filigrane la question de la pérennité de ­l’artist-run space. 

Circuit — Les artistes font ellipse

Parler par ellipse, c’est omettre des mots, des éléments, forcer l’auditeur à reconstituer l’entier de la signification, combler le manque. Dans l’exposition à Circuit il est plutôt question de positionnements d’artistes dans le « monde de l’art » : certains jouent avec, d’autres restent en marge, d’autres enfin refusent les règles du jeu et préfèrent tout arrêter. Ce fut par exemple le cas célèbre de Michel Parmentier, un des fondateurs du groupe BMPT (Buren Mosset Parmentier Toroni), qui cessa de peindre en 1968 en réaction au système marchand et à la spectacularisation de l’art (il recommença la peinture en 1983). De manière plus courante, nombreux sont les artistes qui ne poursuivent pas leur pratique à un moment ou à un autre sans pour autant développer un statement : par déception, par manque d’intérêt, par manque de temps, les raisons sont multiples quand on considère la difficulté de se faire une place sur la scène artistique et de pouvoir vivre de son travail. Persiste en outre dans le milieu l’idée romantique de l’artiste tout entier consacré à son œuvre, à qui un travail alimentaire, ou pire des enfants, surtout pour une femme!, ne pourraient que nuire …

Actifs en local
D’autres, sans arrêter nécessairement leur pratique, l’orientent de manière critique par rapport au milieu de l’art qui est le leur. L’exposition convoque un groupe d’artistes actifs dès les années 1960 dans la ville de London en Ontario, Canada. Tandis que les expositions étaient alors toutes confiées à des commissaires américains, et qu’il était attendu des jeunes artistes qu’ils émigrent pour mener leur carrière (comme le fit Michael Snow, un autre de la région), les membres de ce qui s’est appelé le London Regionalism ont affirmé leur volonté de rester sur place pour développer leur travail ainsi qu’une scène artistique féconde et dynamique. Dans une ville de taille moyenne – un peu comme Lausanne, toutes proportions gardées ! –, ils ont développé de nombreuses activités individuelles et collectives – ils auront notamment un lieu d’exposition et formeront en 1965 un groupe de musique bruitiste, le Nihilist Spasm Band (NSB), basé sur l’improvisation, le non-savoir et l’utilisation d’instruments bricolés. Cela aura des échos bien au-delà de London: ils auraient influencé des groupes comme Sonic Youth ou REM, et continuent à se produire régulièrement depuis cette époque. Ces « grands-pères de la noise » seront présents à Lausanne pour un concert en partenariat avec le LUFF le 17 octobre au Casino de Montbenon. Ils proposeront aussi un banquet nihiliste pour le finissage de l’exposition le 19 octobre dans l’exposition. Autre figure présente dans l’exposition, particulièrement importante pour Circuit: Christophe Gossweiler, né en 1950 et établi en Argovie. Artiste abstrait et conceptuel de la génération Armleder/Mosset, il se retire autour de 2005 d’un « monde de l’art » auquel il ne croit plus. Proche de Circuit depuis 2001, il a contribué à de nombreux projets, et a également amené plusieurs artistes de son réseau : Blair Thurman, Steven Parrino par exemple, ou encore les canadiens de NSB justement ! Toujours en relation, c’est surtout le projet du Freistilmuseum, qu’il continue de mener, qui accompagne Circuit depuis bientôt 20 ans: rassemblant aussi bien des objets bi et tridimensionnels, de l’ordre du document et/ou de la production industrielle, il commente la production artistique et les différentes formes d’activités sociétales. Activable et développable par d’autres, le Freistilmuseum est présent dans presque toutes les expositions collectives de Circuit, et témoigne du goût de ses membres pour l’archive, le document, l’édition, et la mise en lien des différents champs. D’autres artistes – dont la plupart ont déjà collaboré avec Circuit – présentent des pièces sur la question de l’échec volontaire (lettres de non-motivation de Julien Prévieux), l’effacement et la disparition (bonhomme de neige en asphalte de Katja Schenker, écriture éphémère de Didier Rittener), le silence (pièce textuelle de Dominique Petitgand). D’autres encore qui questionnent par l’ellipse et la suggestion ce qu’est une pratique d’artiste, comment elle est visible ou non, et comment elle s’inscrit dans la durée.

Lieu de l’entre-deux
En filigrane bien sûr les 20 ans de Circuit (21 ans en réalité car le groupe s’est formé en 1998), et la question de ce que peut devenir un artist-run space sur le long terme – fonctionnant le plus souvent de manière bénévole, le caractère spontané et les énergies qui permettent de lancer ce type d’espaces doivent être renégociés au fil du temps et le projet se redéfinir pour durer. Fondé par des artistes – Natacha Anderes, Luc Aubort, Philippe Decrauzat, François Kohler et Didier Rittener –, le lieu est toujours géré par ses membres, passés au nombre de onze. Très tôt Circuit a obtenu la confiance des pouvoirs publics et de fondations privées : il est actuellement soutenu par la Ville de Lausanne qui paie le loyer du lieu, le canton de Vaud et diverses autres structures. A l’époque de sa fondation plutôt seul dans le paysage lausannois, il est aujourd’hui dans un entre deux entre l’artist-run space et l’institution. S’il s’est auto-proclamé Centre d’art contemporain de Lausanne il y a une dizaine d’années, un peu par bravade, c’était surtout pour se positionner par rapport aux espaces marchands. Il est considéré comme presque institutionnel (un modèle qui a réussi, un grand frère !) aux yeux de certains espaces d’art indépendants de la région, désormais nombreux, sans en avoir néanmoins les moyens financiers. Si les deux directeurs (également artistes), François Kohler et Damián Navarro, sont rémunérés à temps partiel pour l’administratif, la recherche de fonds, les montages et la présence sur place, ce sont des mandats précaires, et une grande partie de leur travail consiste à trouver de nouveaux financements. Ces derniers regrettent que par conséquent la part dédiée à la recherche et au développement de projets soit de plus en plus réduite. L’implication bénévole des membres est elle aussi fluctuante, au gré des évènements de vie de chacun, mais toujours active. A la question de savoir comment continuer après ces 20 ans, certains évoquent la nécessité de renouvellement, la volonté de renforcer l’aspect expérimental de la programmation, d’affirmer le lieu en tant que plateforme de réflexion et de production, tout en continuant les collaborations avec d’autres structures, commissaires, artistes. Exposer le travail des autres, mêler et faire se rencontrer plusieurs réseaux, c’était au final la principale motivation qui a présidé à la fondation de Circuit, et cela reste plus que jamais d’actualité pour la plupart de ses membres.

Isaline Vuille est historienne de l’art et commissaire d’expositions. contact@isalinevuille.com

Bis 
19.10.2019

→ ‹Ellipse›, Circuit, Centre d’art contemporain, Lausanne, jusqu’au 19.10.; Finissage, ‹No Party – ­banquet nihiliste›, en partenariat avec le LUFF – Lausanne Underground Film Festival, 19.10.
→ Concert de ‹NSB – Nihilist Spasm Band›, au Casino de Montbenon, Lausanne, en partenariat avec le LUFF, 17.10.
www.circuit.li

Institutionenabsteigend sortieren Land Ort
Circuit Schweiz Lausanne
Ausstellungen/Newsticker Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
ELLIPSE 14.09.201920.10.2019 Ausstellung Lausanne
Schweiz
CH
Künstler/innen
Nihilist Spasm Band
Autor/innen
Isaline Vuille

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