Après le vernissage, techno-party avec DJ respect

VIP Party au «Port», Saint Petersbourg, février 1998

VIP Party au «Port», Saint Petersbourg, février 1998

Fokus

Pas un vernissage sans une techno-party à la clef; chaque foire, chaque manifestation invite «son DJ». Les lieux d’art se transforment en dance floor. Tout le monde s’amuse. Boum, boum, boum. C’est parfait. J’adore la techno. Je ne vais donc pas faire la fine bouche.

Après le vernissage, techno-party avec DJ respect

Il est tout de même étonnant de constater que le monde de l’art a toujours eu peur de rater le dernier train de la mode, de ne plus être branché. Il fuit une réputation d’une culture élitaire et froide, collée à l’art des années 80, une décennie qui, décidément, ressemblait à une couche de gélatine, cet agent conservateur d’aspect lisse, aseptisé et sans odeur qui recouvre une terrine. Une surface de protection qui filtre le réel, un corps transparent et propre qui neutralise la puanteur et freine l’inévitable pourriture. Terrorisé par ce fantôme qui le hante, le monde de l’art est prêt à tout pour faire preuve de bonne volonté, pour paraître cool, rebelle et fun. A tel point qu’il arrive encore à se convaincre, dix ans après tout le monde, que d’organiser des techno-parties aux vernissages – et faire figurer les noms de quelques DJ’s (connus ou pas, c’est égal, de toute façon personne n’y connaît rien) à côté des artistes invités, c’est vraiment top cool. «Alors vous voyez, nous ne sommes pas si ringards que ça. Nous aussi on sait s’amuser.»

Il est regrettable que cette tendance initiée par des curateurs tout aussi beaux, lisses et soignés que les stars de Boys Band, arborant le béret Kangol et le pantalon satiné après avoir cru aux vertus du costume trois pièces, va dans la direction opposée à celle que suit depuis bien longtemps l’art contemporain. L’art ne fonctionne plus comme un estomac, intégrant boulimiquement la réalité pour la transformer en des formes artistiquement acceptables. Il fonctionne bien plus comme un échangeur, une plate-forme, un fluide qui s’insère ? insidieusement mais sans retour ? dans les circuits du réel. L’art n’est pas (et n’a jamais été) une station d’observation pour ornithologues avides de découvrir les animaux rares de notre planète; c’est, tout simplement, une manière de vivre le monde, de l’habiter, de hanter avec curiosité les terrains vagues et, comme dans tout bon jeu vidéo, de bénéficier de plusieurs vies.

A l’image des gangsters d’aujourd’hui qui ont disparu dans les réseaux virtuels, les artistes se dérobent, muent. Ils ne fonctionnent plus selon une logique de la table rase et de l’opposition, mais de l’infiltration: en faussant les règles de la visibilité, ils élaborent une véritable «esthétique de la furtivité». La notion même d’artiste est remise en question. D’auteurs, ils se sont transformés en passeurs, opérateurs, joueurs, producteurs, ingénieurs, programmateurs. Tour à tour peintres, conférenciers, critiques, musiciens, vidéastes, commissaires d’exposition, éditeurs, sculpteurs, informaticiens, photographes, ils endossent les fonctions les plus diverses et dissolvent avec délectation leur statut dans les ombres du réel. A l’image précisément des DJ’s et de leur «Black Labels», ils canalisent les flux d’informations, les modélisent, les aiguillent sur d’autres voies, les marient sans autorisation. «Multitâches», ils se nourrissent d’interfaces, d’interlocuteurs, d’intersubjectivités, convoquent des expériences collectives, arpentent les lieux publics et partent en quête de «relations». Mais cette mise en circulation ne conduit nulle part. Une direction semble se dessiner puis se dissout, se fragmente, imperceptiblement. Ne reste qu’un réseau de vases communicants où l’œuvre agit par capillarité, comme pour mieux piéger un regard qui chavire au gré de vagues en perpétuel mouvement. La culture techno est d’une richesse insoupçonnable et les artistes l’ont compris depuis longtemps. Le monde de l’art, quant à lui, semble le découvrir aujourd’hui, un peu comme un touriste découvre, ébahi, la beauté du Far West: à force d’en avoir entendu parler, il s’est laissé convaincre d’aller voir.


Autor/innen
Marc-Olivier Wahler

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