Archives Ecart — La Mail Art ou la communication alternative

La librairie Ecart en 1978. © Archives Ecart, Genève

La librairie Ecart en 1978. © Archives Ecart, Genève

Fokus

Élaborée à partir des archives du collectif d’artistes Ecart, l’exposition Mail Art au Mamco est l’un des premiers résultats d’un projet de recherche mené par la HEAD-Genève et le musée genevois. L’occasion de revenir sur un phénomène qui témoigne d’un système parallèle de l’art alternatif des années 1970, et dont Genève fut un important relai. 

Archives Ecart — La Mail Art ou la communication alternative

elisabeth.jobin@hesge.ch«Apropos ! What is Ecart ? Art, weis[s] ich was ist / wenn ich es weiss?! / but EC? What is EC?» La question que pose l’artiste hongrois Endre Tót à John Armleder dans sa lettre du 6 février 1977 est quelque peu cryptique pour le non-initié. Elle porte en fait sur le nom du collectif genevois Ecart, un groupe issu de la mouvance post-Fluxus – soit un fragment helvétique de l’univers insondable de l’art informel des années 1970. Son interrogation n’est néanmoins pas anodine : qu’est-ce que représente Ecart, en dehors de cet «art» qu’il pratique de tant de manières ? Car ses activités vont bien au-delà des installations, des happenings et des performances qu’il exécute en tant que collectif, pour s’étendre aux expositions montrées dans la galerie qu’il gère dès 1973, ou encore aux livres d’artistes qu’il publie et distribue. Ecart est même connu comme salon de thé. Cet «EC» d’Ecart dont parle Tót inclut donc tout cela à la fois, mais aussi les dynamiques que le groupe emprunte aux petits riens du quotidien pour les placer sur un pied d’égalité avec l’art. En effet, cofondé en 1969 par les artistes John M Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner, le collectif s’est davantage élaboré sur la base d’amitiés que sur une vision commune de l’art. Peut-être est-ce dû au contexte : nous sommes dans la Genève des années 1970, où les formes de la création contemporaine émergent à la seule initiative des artistes, la politique culturelle ne s’y intéressant guère. Nous sommes aussi, plus largement, dans une époque de fin des avant-gardes qui se caractérise, chez Ecart comme chez d’autres, par la démocratisation et la désacralisation de l’œuvre d’art. Ainsi une «alternative» au circuit institutionnel et marchand voit-elle le jour, s’organisant de manière autonome au sein d’un réseau informel qui communique par envois postaux, et auquel Ecart participe jusqu’à sa dissolution en 1982.

Le Mail Art vu de Genève
C’est ainsi que la galerie Ecart devient un lieu de rencontres pour les artistes issus de ce système parallèle, appelé Mail Art. Phénomène diffus, non quantifiable – tant il est impossible, aujourd’hui, d’en dénombrer les protagonistes, et donc les potentielles archives –, il permet aux artistes de s’envoyer non seulement des informations, d’échanger des idées, mais aussi des créations. Multiples, publications d’artistes, photocopies, partitions de performance, petits objets, dessins ou collages : autant de variables du Mail Art dont témoignent richement les archives Ecart, et dont une sélection est présentée depuis septembre dernier au 4e étage du Mamco à Genève. Les deux salles dans lesquelles se déploie l’exposition sont d’ailleurs réservées de manière semi-permanente à la présentation de ces archives depuis avril 2017. Celles-ci font actuellement l’objet d’un projet de recherche mené par la HEAD-Genève en partenariat avec le Mamco, Quant à la HEAD-Genève, elle a transféré les archives sur son campus afin de pouvoir non seulement trier et inventorier ce fonds, mais aussi le valoriser par le biais d’expositions – justement –, de publications et d’un site internet. Les étudiants ne sont évidemment pas exclus de ces explorations archivistiques : des réactivations de performances Ecart et Fluxus ont déjà été présentées, tandis que l’archive va servir de base à des ateliers en Master d’art visuel. Les objectifs sont ainsi aussi multiples que les approches de l’art postal étaient nombreuses chez Ecart : non content d’y participer par l’envoi de missives, le groupe organise aussi des expositions de certains de ses protagonistes, publie leurs livres et éditions – on pense à Endre Tót à nouveau, mais aussi à Robert Filliou, Genesis P-Orridge ou Ben Vautier – et en invite d’autres encore à performer – tels que Anna Banana ou Ulises Carrión. Un échantillon qui permet de mesurer à quel point le système inclusif du Mail Art mêle sans les distinguer des noms aujourd’hui tombés dans l’oubli à d’autres devenus entretemps des références. Partant de ce constat, l’exposition ‹Mail Art› donne l’occasion de revenir à la fois sur l’histoire d’un système parallèle international et sur celle, plus spécifique, d’Ecart, dont les liens avec cette mise en réseau sont évidemment singuliers. On notera ainsi, dans l’exposition, le réaccrochage de l’exposition de 1974 de David Zack à Ecart, qui avait présenté sa correspondance sur des cordes à linge. Une étonnante alternative aux vitrines auxquelles le musée ne peut plus échapper aujourd’hui lorsqu’il s’agit de présenter des documents papier sensibles à la lumière, mais qui y perdent malheureusement un peu du caractère immédiat et tactile de l’échange dont ils sont issus. Articulée autour de vitrines thématiques, l’exposition présente ainsi la correspondance de Ray Johnson ou encore celle de Endre Tót. On peut également y voir la série du ‹Collage collectif par correspondance› (1972/73) – une œuvre-jeu de John M Armleder et de Patrick Lucchini – ou encore le ‹Venetian Tools Project›, que le groupe Ecart conçoit en réseau pour son accrochage au pavillon suisse de la Biennale de Venise de 1976 : celui-ci se compose d’une étonnante collection de cartes postales que les artistes ont spécialement expédiées du monde entier.

Cartographier le Mail Art
L’exposition s’arrête également sur les liens qu’entretient Ecart avec le phénomène du tampon-caoutchouc d’artiste, corollaire du Mail Art, dont l’utilisation est exponentielle tout au long des années 1970. À l’initiative d’Hervé Fischer, qui avait publié le premier tome du livre ‹Art et communication marginale. Tampons d’artiste› en 1974 (Paris, Balland), le groupe Ecart décide de poursuivre cette tentative de dénombrement des empreintes humides d’artistes, une collecte qui permettrait, suggère-t-on alors, de mieux cartographier les ramifications mondiales de ce système pour le moins épars. Imprimés par Ecart qui ne les a jamais reliés, les 600 exemplaires de ce livre sont présentés sur deux palettes au Mamco, démontrant à quel point, s’il le fallait encore, toute tentative anthologique d’un tel phénomène demeure sinon impossible, du moins très ardue. Ce magnifique renoncement d’Ecart, qui survient après plus de six ans de collecte mobilisant la participation de près de 400 artistes, n’en reste pas moins symptomatique de nombreuses entreprises du groupe qui, fidèle au principe d’équivalence établi par Robert Filliou, ne semblait pas différencier les projets aboutis de ceux qui, par la force des choses, ont dû être abandonnés en route. Dans ses activités, Ecart se dispersait ainsi jusqu’à l’indétermination, accumulant les projets, les documents, et donc les archives. Plutôt qu’un obstacle, mieux vaut appréhender cette irrésolution profuse comme une invitation aux éternels recommencements et aux incursions spécifiques. L’affaire reste donc à suivre : car d’autres expositions autour d’Ecart ne vont pas manquer d’être programmées au Mamco.

Elisabeth Jobin est historienne de l’art et journaliste culturelle. Co-commissaire de l’exposition Mail Art avec Lionel Bovier, elle coordonne actuellement le projet de recherche ‹Ecart, 1969–1982. Une archive collective› à la HEAD – Genève aux côtés de Yann Chateigné. elisabeth.jobin@hesge.ch

Bis 
01.03.2019

Archives Ecart
Les archives Ecart, en dépôt à la HEAD-Genève et au Mamco, font l’objet d’un projet de recherche jusqu’en avril 2019.
Catalogue : ‹Ecart, 1969–1982. L’irrésolution commune d’un engagement équivoque›, éd. par Lionel
Bovier et Christophe Cherix (réédition), édition du Mamco/ Walther König, parution janvier 2019.

Expositions (sélection)
‹L’irrésolution commune d’un engagement équivoque. Ecart, Genève (1969–1982)›, Mamco et Cabinet des estampes (Musée d’art et d’histoire), 28 octobre 1997–28 janvier 1998
‹Ecart, chronologie en cinq jours›, festival de performances Ecart, Genève, espace Forde, 10–15 janvier 2011
‹John M Armleder and Ecart›, Vancouver, Charles H. Scott Gallery/Emily Carr University of Art and Design, 15 septembre–21 octobre 2012
‹John M Armleder and Ecart›, Genève, Mamco (espace Ecart), 17 avril 2017–8 avril 2018
‹Soirée de performances Fluxus et Ecart›, interprétées par les étudiants de la HEAD–Genève, Genève, Mamco, 20 mai 2017
‹Performances Ecart au Mamco›, interprétées par les étudiants de la HEAD–Genève, Genève, Mamco, 3 juin 2018

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Mail Art 12.09.201801.03.2019 Ausstellung Genève
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Autor/innen
Elisabeth Jobin

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