Claude Lévêque, «Albatros»

«Salon de chair», 2003, Papier peint, lampes infrarouges et chaises.

«Salon de chair», 2003, Papier peint, lampes infrarouges et chaises.

À droite: «Albatros», 2003, Projection «La fée verte», 2003, Bacs métalliques, projecteurs de lumière verte, diffusion de parfum.

À droite: «Albatros», 2003, Projection «La fée verte», 2003, Bacs métalliques, projecteurs de lumière verte, diffusion de parfum.

Fokus

La vaste installation multipartite de l’artiste français au Mamco fait la part belle à la lumière. C’est elle qui définit, unifie les espaces. C’est elle aussi qui les suscite, car c’est bien de cela qu’il s’agit: faire exister l’immatériel, révéler la part fantasmatique de la matière, érotiser l’entre-deux. Claude Lévêque ne souhaite pas délivrer de message, mais exacerber les sens et l’imagination.

Claude Lévêque, «Albatros»

Le projet «Albatros», s’il trouve un ancrage dans la biographie de Claude Lévêque – son père a été déporté et maintenu en captivité durant la seconde guerre mondiale – suggère surtout, par son titre, un lien thématique entre chaque intervention: enfermement, aliénation, désir de liberté. La lumière, qui tire sa source de néons colorés et de projecteurs de théâtre, est à la fois actrice et médiatrice du dispositif global. «Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux», méditait le philosophe Merleau-Ponty, au soir de sa vie. Ne peut on généraliser ce discours à l’ensemble des médias, dont fait également partie la mémoire qui agit comme un filtre cognitivo-émotionnel au sein du phénomène de la vision? Au Mamco, Claude Lévêque établit un rapport de domination entre éclairage et matériaux, et entre ceux-ci et le spectateur. Dans la première salle, aux murs recouverts de laque noire brillante, est projeté un motif animé de feu d’artifice, en noir et blanc. L’alternance de concentration et d’explosion qui y est signifiée peut évoquer la pulsion générique de vie, mais également son pendant, la pulsion de mort. C’est un rythme qui devient représentation, un motif qui se fait lumière. Dans la deuxième salle, une dizaine de bois de traverses de chemins de fer, disposés à la manière de mikados et mis en abîme par des miroirs placés le long des murs, offrent une image distanciée de quelque sinistre trajet vers les camps. L’espace suivant est tout de légèreté, avec des contours redéfinis par un voile blanc. Nous arrivons ensuite à la croisée de trois chemins. Le premier est fait de cordes tendues définissant une zone à haute tension. C’est l’espace de la peau, de la violence. Plus loin, deux escaliers angulaires surmontés d’une plate-forme, faits de grilles métalliques juxtaposées, sont à la fois sculptures et gradins pour un spectacle invisible. La troisième salle est la plus techniquement sophistiquée. Des bassins en aluminium au design parfait sont emplis d’un liquide parfumé à l’absinthe, qui s’y déverse le long des murs. Quant à la dernière salle, entièrement tapissée d’un motif répété de chair à saucisse, elle contient également, en son centre, trois lampes UV (qui pendent du plafond) autour de chacune desquelles sont distribuées quatre chaises. S’agit-il d’un dispositif ironique d’art relationnel, la chair du spectateur étant invitée à contempler celle des murs? L’on sait qu’en allemand, «peau» (Haut) et «maison» (Haus) ont la même étymologie. Mais encore, la lumière n’est-elle pas la véritable chair de l’espace, ce qui en crée le relief pour les yeux? Contrairement à nombre de lieux qu’il a investis jusqu’à présent, de l’appartement HLM à la friche industrielle, le musée n’est pas à proprement parler, pour Claude Lévêque, le point de départ d’une problématique socio-historique particulière. Il cherche avant tout à y constituer ce qu’il nomme «zones de réactivité», à savoir une combinaison de sensations et d’évocations particulièrement intenses. L’espace y est défini comme un tissu fluide, entre monde réel et abandon onirique, expression personnelle et objectivité matérielle, réalité perçue et perception vécue. On y est toujours à la fois acteur et prisonnier.

Autor/innen
Gauthier Huber
Künstler/innen
Claude Lévêque

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