Etrangement familier - Regards sur la Suisse

Alinka Echeverría · Aala, Saint-Saphorin, 2016, du projet Etrangement familier, ©Alinka Echeverría

Simon Roberts · Harder Kulm, ‹Interlaken›, 2016, du projet Etrangement familier, ©Simon Roberts

Fokus

A l'occasion du centième anniversaire de Suisse Tourisme (fondé en 1917 sous le nom d'Office national suisse du tourisme), la Fondation Suisse pour la Photographie à Winterthour et le Musée de l'Elysée à Lausanne proposent l'exposition ‹Etrangement familier. Regards sur la Suisse› réunissant le travail de cinq photographes internationaux. Bénédicte le Pimpec

Etrangement familier - Regards sur la Suisse

Alinka Echeverría (Mexique/UK), Shane Lavalette (USA), Eva Leitolf (Allemagne), Simon Roberts (UK) et Zhang Xiao (Chine) sont les cinq photographes participant à cette exposition. Après quelques semaines passées sur le territoire Helvétique, ils ont chacun réalisé de nouvelles productions pour l'occasion.

Ainsi, Alinka Echeverría s'intéresse à la jeunesse du pays et en dresse un portrait complexe et métissé, étant ‹curieuse d'apprendre ce que cela signifiait qu'atteindre l'âge adulte dans le champ historique, géopolitique et imaginaire spécifique de la Suisse›. Shane Lavalette s'est quant à lui lancé sur les traces du photojournaliste suisse Théo Frey, et retourne, quatre-vingt-dix ans plus tard, dans les mêmes douze villages - parmi lesquels Schwyz ou Saint-Saphorin - où Frey avait photographié lieux et habitants pour l'Exposition Nationale Suisse de 1939. Aux planches-contacts en noir et blanc tirées de la collection de la Fondation Suisse pour la Photographie, Lavalette accole les vues des villages ainsi que des portraits des habitants actuels. L'artiste Eva Leitolf s'intéresse à la question épineuse des frontières nationales et propose la très belle installation ‹Matters of Negociation› composée de fragments de textes issus d'articles de presse ou de discours, installés au mur non loin de diaporamas composés de photographies prises dans des espaces frontaliers. Simon Roberts, lui, photographie les sites les plus visités par les touristes en Suisse, cadrant de manière à capturer les installations (promontoires, passerelles, etc.) destinées à offrir le meilleur des panoramas possibles. Zhang Xiao, enfin, a longé le Rhin à vélo, à pied et en train. Ne parlant aucune des langues nationales, ni l'anglais, l'artiste dresse le portrait d'une Suisse où tout paraît exotique. En parfait étranger, n'ayant jamais visité le pays auparavant, son travail relève des détails étonnants. Bien que les montagnes, lacs, panoramas et autres spécificités locales ne soient pas absents des images de l'exposition, les travaux des artistes rassemblés proposent effectivement une pluralité de regards sur un territoire et s'attachent, avec des degrés divers de connaissances d'un pays, à représenter une Suisse actuelle, où le paysage en toile de fond fait place à d'autres enjeux économiques, sociaux et politiques.

Artistes internationaux vs amateurisme idiot
On peut cependant s'interroger sur la pertinence d'une exposition consistant à déjouer l'image touristique de l'Helvétie sans prendre la peine d'inclure des artistes travaillant sur son propre territoire, et sans porter de regard sur l'histoire de la photographie touristique en tant que telle.
A la fin du XIXe siècle, les voyages organisés se répandent, les guides touristiques illustrés font leur apparition, de même que les cartes postales et l'appareil Kodak, permettant une accessibilité de la photographie au plus grand nombre. Le tourisme devient un commerce, très lucratif, qu'il convient de développer, notamment par le biais du cliché. Il faut ‹prendre la mesure du rôle joué par le tourisme dans le succès économique de la Suisse. Il est ainsi étonnant de constater que, au tournant des XIXe et XXe siècles, cette activité contribue plus à la création de richesse que l'horlogerie et la banque, fleurons les plus connus de l'économie Suisse›1 . L'Office national suisse du tourisme est créé en pleine première guerre mondiale, avec, entre autres objectifs, de renforcer une image nationale axée sur la santé, le bien-être, la famille. Ce havre de paix, à l'iconographie sympathique, doit développer un tourisme inter et intra-national.

La forme achevée de la guerre
Il est intéressant de se souvenir de la formule de l'anthropologue Marc Augé dans ce contexte, rédigée non sans provocation dans son introduction à ‹L'impossible voyage: le tourisme et ses images›: ‹Le tourisme, c'est la forme achevée de la guerre›.
Comme le souligne l'historienne de l'art Pauline Martin dans le catalogue de l'exposition ‹Do you speak touriste?›, qui s'est tenue au Musée d'art de Pully en 2015: ‹Pour vendre le voyage et se développer, l'industrie touristique profite dès ses débuts de la technique photographique, qui à son tour s'affûte entre les mains de ces nouveaux voyageurs. La rencontre entre le tourisme et la photographie, à la fin du XIXe siècle, permet ainsi de faire exploser à la fois une nouvelle pratique de la photographie - dans le voyage de masse - et une nouvelle pratique du tourisme par la photographie›2 . Réunissant les oeuvres de seize artistes suisses, l'exposition dépliait intelligemment les liens entre tourisme et photographie, ne s'attachant pas à un territoire géographique précis mais développant plutôt différents points de vue d'artistes face à ces questions.

Prendre des clichés apaise les impressions
Si le tourisme de masse induit une nouvelle manière de voyager par la photographie, reste qu'aujourd'hui nous vivons avec une mine d'images, accessibles jours et nuits via des tablettes, des ordinateurs, ou des téléphones portables. Ce flux ininterrompu modifie nos comportements puisque chaque quartier - ou presque - de la planète est à portée de clic, et que chaque recoin exploré est immédiatement posté sur son compte Instagram ou Facebook. ‹L'occupation qui consiste à prendre des clichés est en elle-même tranquillisante, elle apaise les impressions de dépaysement exacerbées au cours du voyage›3 . La photographie touristique, grâce à une partie du monde accrochée à son téléphone portable, semble ainsi avoir encore de beaux jours devant elle!

Bénédicte le Pimpec est commissaire d'exposition basée à Genève. info@benedictelepimpec.com

1 Cédric Humair et Laurent Tissot (dir.), Le Tourisme suisse et son rayonnement international (XIX-XXe s.): ‹Switzerland, the playground of the world›, coll. ‹Histoire et sociétés contemporaines›, éd. Antipodes, 2011.
2 Pauline Martin, ‹Dans l'oeil du touriste: la photographie contemporaine à l'école du cliché›, in Do you speak touriste?, Musée d'art de Pully, éd. infolio, 2014, p.7.
3 Susan Sontag, La photographie, édition Seuil, coll. ‹Fiction & Cie›, 1978, p.19.

Bis 
07.01.2018
Ausstellungen Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
Etrangement familier 25.10.201707.01.2018 Ausstellung Lausanne
Schweiz
CH
Autor/innen
Bénédicte Le Pimpec

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