Sandrine Pelletier — The night will end …

Cascades, 2020, bois brûlé, miroirs. Photo : Olivier Lovey

Cascades, 2020, bois brûlé, miroirs. Photo : Olivier Lovey

The Night will end – No matter what, de la série ‹Cascades›, 2020, dyptique, laiton, (2x) 90 x 60 cm. Photo : Olivier Lovey

The Night will end – No matter what, de la série ‹Cascades›, 2020, dyptique, laiton, (2x) 90 x 60 cm. Photo : Olivier Lovey

Fokus

Pour cette première exposition personnelle en Valais, la vaudoise Sandrine Pelletier propose une série de sculptures et de mots choisis. Dans la pénombre de l’immense espace de la Ferme-Asile, elle dessine un parcours au chaos apparent, inspiré des violences de notre époque et marqué par l’angoisse du confinement que l’artiste a vécu au Caire. 

Sandrine Pelletier — The night will end …

Lorsque le visiteur arrive aux abords de la Ferme-Asile, il découvre la présence d’une gouttière métallique qui contient des restes de charbon de bois calciné et semble abandonnée dans le pré. Cette évocation rappelle que le feu est au cœur du travail de Sandrine Pelletier et sous-tend le processus de son exposition ‹Cascades›. C’est aussi un écho discret à cette esthétique de l’abandon, de la dégradation et du temps qui passe, si chère à l’artiste.
Récompensée cette année par le Grand prix de la culture remis par l’État de Vaud et le Prix Gustave Buchet 2021, la plasticienne se voit une nouvelle fois soutenue dans son développement artistique qui mêle de façon originale techniques artisanales et traitement radical de l’espace. Sandrine Pelletier exploite des médiums ­aussi différents que le tissage, la céramique, le dessin, le verre et le bois en créant le plus souvent des installations à grande échelle. Un « faire » artistique, ou plutôt chez elle, une implication physique qui se dévoile dans les transformations qu’elle impose aux matériaux. Car, comme elle l’affirme, elle aime mettre la main à la pâte. Malaxer la terre avant de la cuire, manipuler des planches sous les flammes, transformer du verre en de surprenantes coulures dans un four sont des préalables nécessaires, tout comme le passage par le feu. Dans ce corps à corps avec les matières, elle joue des altérations, en particulier celles provoquées par les brûlures, développant ainsi une palette de nuances de noir. Une manière pour elle de produire une patine naturelle, de laisser des traces du temps, le temps peut-être qu’il a fallu pour produire l’œuvre ou celui de la transformation induite en toute chose.
Cette violence intrinsèque des œuvres est palpable dès ses premiers travaux, comme dans ‹GoodBye› présenté à la galerie genevoise Rosa Turetsky en 2009. Les sculptures suspendues, formées de fils de fer et de laine gainés au goudron, esquissaient le mouvement aérien de chevaux grandeur nature. Évitant les ombres portées, le maillage des lignes évoquait sans théâtralité des sortes de spectres. Les angoisses de l’artiste donnent forme parfois à des visions abyssales. L’impressionnante fresque d’une vingtaine de mètres qu’elle réalisa au fusain sur les murs du Musée des beaux-arts du Locle, en 2015, dessinait un paysage sous-marin dédié à sa peur des eaux profondes. ‹Only The Ocean is Pacific› était l’occasion aussi de découvrir une de ses premières installations formée de poutres brûlées.
Sous le titre ‹Cascades›, l’exposition de Sandrine Pelletier fait référence aux événements qui s’enchaînent en cascades. Inspirée par l’état du monde et les inquiétudes qu’il suscite, elle a créé sept sculptures en bois brûlé qui forment un pendant négatif à l’architecture existante. La grange de la Ferme-Asile développe une charpente sur 880 m2 de surface, un défi que l’artiste a relevé en multipliant les points de vue, en ouvrant le sol pour placer des entretoises et en jouant sur une abstraction rigoureuse. Dans cette imposante forêt de poutres calcinées ce sont paradoxalement les détails qui définissent la maîtrise de ce travail : les profondeurs des brûlures sont diverses, les jonctions des assemblages sont visibles, la propreté est de rigueur tout autour des sculptures. Il y a aussi l’odeur, présence déstabilisante et presque inquiétante, comme si on arrivait après l’incendie.Le travail écarte toute approche onirique de l’espace, notamment grâce au placement des lumières qui met en avant la matière brûlée, pointe les noirceurs, les brillances, les craquelures, sans pour autant tomber dans la dramaturgie. Les ombres sont à peine forcées dans ce lieu de pénombre n’offrant aucune lumière naturelle. L’effet de démultiplication est soutenu par quelques miroirs qui désorientent le regard, des éclats pour l’artiste qui joue ainsi un peu plus sur l’image composite de l’espace. Cette volonté de déstabiliser le visiteur participe de son goût pour le chaos en tant que moteur d’émotions. ‹Cascades› cherche à évoquer ces événements sensoriels qui surgissent avec force ou ces angoisses dont on perd parfois le contrôle. Á l’instar des perspectives multiples de son œuvre, qui se découvrent en se déplaçant constamment, l’incertitude des repères est nourrie dans sa vie par les voyages. Des résidences au Caire, à Bruxelles et à Beyrouth ont révélé des éléments de transformation de son travail. Il y a par exemple les « sculptures de rue » que l’artiste a photographiées dans la capitale égyptienne : dispositions incongrues d’objets et assemblages qui semblent prêts à s’écrouler. Elle aime et répertorie ces installations accidentelles. Elle observe aussi la précarité et la violence des vécus, comme quand elle arrive au Liban en pleine révolution.

Cendres chaudes
Le trouble provoqué par cette installation rappelle aussi que l’artiste a vécu le confinement au Caire où elle a un atelier. Près de cinq mois de contingence pour son retour en Suisse ont été une expérience difficile qu’elle a appris à relativiser, ce qu’elle fait aussi avec l’exposition. Au niveau de la deuxième Galerie, elle propose des plaques de bronze sur lesquelles elle a inscrit des mots. Les surfaces attaquées à l’acide se sont transformées, tandis que le motif des lettres a été préservé. Elle a choisi des citations de l’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim (né en 1937), révolutionnaire et militant politique dont les écrits traduits furent censurés. Quant aux autres extraits, ils sont inspirés d’un jeune poète libanais du début du siècle dernier, mort à l’âge de 24 ans d’une maladie incurable. Sa poésie écrite en français est une forme de survivance. Il raconte comment il tombe amoureux, à quel point c’est merveilleux de se réveiller avec le ciel bleu et les oiseaux, mais en réalité il y a une telle tristesse, une telle fatalité que Sandrine Pelletier en a été bouleversée.
Les vers sont extraits du recueil intitulé ‹Cendres chaudes›, un titre à mettre en parallèle à l’exposition. L’intitulé fait référence à cette situation dangereuse où les cendres, lorsqu’elles sont chaudes, peuvent repartir en combustion après quelques jours. Les mots du poète portent le désespoir du condamné, mais aussi la passion de vivre et d’aimer, tandis que les mots de l’écrivain lus dans le contexte de la révolution égyptienne, ou de toute autre région de conflit, prennent pour l’artiste une résonnance optimiste qui fait tenir les gens debout.

Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
03.01.2021

Sandrine Pelletier (*1976) vit et travaille entre Vaud et Le Caire
2021 Prix Gustave Buchet qui sera remis à l’occasion d’une installation à l’Espace Projet du MCBA
2020 Grand prix 2020 de la Fondation vaudoise pour la culture

Expositions personnelles (sélection)
2021 Galerie Mario Mauroner, Vienne ; Prix Gustave Buchet, MCBA, Lausanne
2018 ‹Psyché›, installation face au Cyclope de Jean Tinguely, Milly-la-Forêt, France
2017 ‹Der Einzige Ort›, Pasquart, Bienne ; ‹9.5 sur l’échelle de Luther›, église St-François, Lausanne; ‹Time To Clown Around›, Taché-Levy gallery, Bruxelles ; ‹Pays Extérieurs›, Super Window Project, Kyoto
2008 ‹Insekts, Fette’s gallery›, Los Angeles

Expositions de groupe (sélection)
2020 ‹Marguerite Burnat-Provins›, (intervention), Musée Jenisch, Vevey ; ‹Hortus Conclusus›, Villa Dei Cedri, Bellinzone ; ‹Have You Seen A Horizon, Lately?›, MACAAL, Marrakech 
2019 ‹Atlas, Cartographie du Don›, MCBA, Lausanne
2018 ‹Something Else›, Biennale OFF, Le Caire, Egypte
2016 ‹Le retour des Ténèbres›, Musée Rath, Genève

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Sandrine Pelletier Cascades 11.10.202007.03.2021 Ausstellung Sion
Suisse
CH
Autor/innen
Nadia El Beblawi
Künstler/innen
Sandrine Pelletier

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