Hypermétrope

Martin Widmer · «Sans titre», 2002

Martin Widmer · «Sans titre», 2002

Luc Andrié · «Grande forêt», acrylique sur toile, 2002

Luc Andrié · «Grande forêt», acrylique sur toile, 2002

Fokus

Avec le même enthousiasme que pour «Stupéfiant», sa première exposition organisée dans ce nouveau lieu pour l’art contemporain «La Plage», Gauthier Huber oriente maintenant les rayons du soleil vers quatre artistes dont la démarche relève d’une même vision hypermétrope du monde. Dans cette optique Luc Andrié, Marc Bauer, Alexia Walther et Martin Widmer présentent des œuvres inédites où le trouble de ce qui est trop proche offre l’avantage de distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Hypermétrope

La Plage...sans lunettes de soleil

Confortablement installé à «La Plage», l’humeur primesautière et l’œil vagabond du visiteur accompagnent son attente d’un plaisir à venir. Nonchalant, le regard s’attarde à la surface des œuvres, et c’est alors qu’au loin, les ondulations de la lumière enveloppent les formes d’un doute impalpable qui s’installe subrepticement dans sa conscience; et entre ses doigts, c’est la réalité qui se met soudain à glisser comme du sable fin. Dans les peintures de Luc Andrié d’abord: hors des gesticulations éphémères du temps, son travail suspend le moment factice de la saisie rassurante des choses. Cet effleurement du monde procède d’une disparition où toute forme concrète s’engloutit. Comme d’ultimes tentatives picturales, ces descriptions improbables désespèrent de rendre par le pigment toute réalité palpable et convaincante. Puis l’assurance du visiteur est mise à défaut par l’humour de Martin Widmer. À la fois parodique et saugrenue, son installation porte l’attention exactement sur l’entre-deux de sa composition, dans cet espace définit par le seul regard, entre une demi-table de ping-pong et le «cliché» d’un couple admirant un soleil se couchant sur une autre galaxie. Dans ce jeu solitaire de ping sans le pong, le spectateur est renvoyé sans la balle sur la photographie lumineuse d’une planète inconnue, puis sur sa gauche vers une destinée aléatoire. Passant de l’humour au tragique, les dessins de Marc Bauer éveillent alors le trouble d’une curiosité malsaine. En suivant le tracé rigide et agressif de la série «Antiferno», puis les rondeurs du texte qui l’illustre, le regard entrevoit les bribes de souvenirs terribles, les entrelacs de sensations tragiques. Tout se déroule dans les griffonnages qui exhibent l’absence du sujet dérobé à la vision. Et de sordides indices tissent la trame d’un événement plausible qu’on ne veut imaginer: la mise en spectacle d’une torture insoutenable. Entre la fiction de la narration et celle du papier se joue un drame qui se révèle précisément dans l’interstice. Tout repère s’obscurcit, toute assurance vacille dans les marges intangibles de ces créations qui s’offrent comme différents frôlements du sens et éparpillement du temps. Ainsi de cette femme en lévitation filmée par Alexia Walther dans l’œil caressant de sa caméra qui détaille ce corps flottant par courtes séquences fragmentées. Seule dans un jardin, suspendue en-deçà de toute conscience à quelques centimètres d’une pelouse de printemps, cette inconnue s’extrait du monde environnant dans la distance hautaine de son absence. Son isolement éloigne le spectateur dans une extériorité radicale. Même en pensée, il n’arrive pas à franchir la distance qui sépare la réalité incongrue de ce qu’il voit et le confort de ses connaissances. Ces œuvres sont autant de symptômes d’une saisie distante et fondamentale des liens qui tissent la trame du réel et de l’imaginaire. Car de ces intervalles indéfinis et de ces frontières aléatoires du visible où se joue tout rapport au monde, l’artiste hypermétrope extrait une synthèse radicale. Troublé, le visiteur rangera tranquillement ses convictions les plus tenaces, surpris de comprendre que dans ces franges imprécises de la réalité et l’étiolement du sens se tient peut-être le lieu décisif où tous les événements de nos vies se déroulent? Peut-être avait-il omis de lire le panneau: «Attention! Danger de mise en abîme.»

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hypermétrope 10.02.200210.03.2002 Ausstellung Neuchâtel
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