5e étage — Le pouvoir des images verticales

Sophia Al Maria · Mirror Cookie, 2018, Courtesy Anna Lena Films et Project Native Informant, Londres

Sophia Al Maria · Mirror Cookie, 2018, Courtesy Anna Lena Films et Project Native Informant, Londres

Cheryl Donegan · Vines, 2016, Courtesy levy.delval, Bruxelles

Cheryl Donegan · Vines, 2016, Courtesy levy.delval, Bruxelles

Cheryl Donegan · Vines, 2016, Courtesy levy.delval, Bruxelles

Cheryl Donegan · Vines, 2016, Courtesy levy.delval, Bruxelles

Fokus

Le Centre d’art contemporain Genève inaugure une nouvelle plateforme digitale. Prolongement virtuel de l’espace d’exposition, elle donne accès à des contenus originaux de musique, des entretiens et performances d’artistes et consacre une section à la production de travaux numériques portés par l’avènement du mobile et des réseaux sociaux.

5e étage — Le pouvoir des images verticales

Si vous vous rendez au Centre d’art contemporain à Genève et que vous souhaitez visiter le 5e étage, vous trouverez porte close. Le lieu n’existe pas, il se visite uniquement sur Internet. Le 5e étage est la nouvelle plateforme digitale créée par le Centre lors de la refonte de son site web en novembre dernier. Résultat d’une réflexion sur cette course à la digitalisation qui bouscule aujourd’hui notre société, tout comme les institutions culturelles, le projet interroge notamment la pertinence de notre rapport physique avec certaines productions contemporaines. Le directeur Andrea Bellini et son équipe ont cherché une alternative à la simple présentation de la programmation. Du coup, l’accès à la plateforme se glisse à la fin de la page d’accueil, affirmant ainsi un rôle indépendant d’‹Espace d’exposition virtuel du Centre›.

Extension virtuelle du lieu physique
Cette hybridation du lieu d’exposition dans une institution culturelle est symptomatique de notre rapport aux nouvelles technologies et aux interrogations actuelles qui prennent forme dans une lecture hybride de la réalité. D’où une inspiration sur le modèle des réseaux sociaux et une déclinaison de la plateforme en trois sections faisant appel à l’expérimentation contemporaine. L’idée première est venue de mettre en ligne une RADIO avec « une musique cool, sans mot, sans explication, sans trop d’histoire … ». D’ores et déjà, on peut écouter une tracklist de 800 morceaux qui va de la pop à la musique électronique. Quant à la section WORDS, son contenu fait écho à la programmation du CAC en proposant des captations de performances et de documentations d’artistes qui exposent ou ont exposé. Il est prévu que certains commentaires énoncés par des artistes puissent être écoutés sur son mobile alors qu’on se promène parmi les œuvres. En tant qu’archive, cette section est effectivement un réservoir extraordinaire. On peut par exemple déjà consulter des enregistrements tirés de l’exposition ‹From Concrete to Liquid to Spoken Worlds to the Word› organisée en 2017 autour de la poésie concrète. À cette occasion, le Centre avait présenté au cinéma Dynamo des poètes s’exprimant uniquement sur Twitter, Instagram, Snapchat ou YouTube. Cette partie performative de l’écriture digitale a nourri l’idée de la section WORKS consacrée à l’édition de travaux conçus uniquement pour Internet. Le choix s’est porté sur une vraie contribution avec des pièces commissionnées par le Centre. L’approche est originale, la plateforme devient ainsi une extension virtuelle du lieu physique de l’institution, tout en portant attention à une nouvelle forme de création et de diffusion propre au support digital. En tant que prolongement de l’espace d’exposition, le 5e étage présente un premier projet curatorial porté par le duo Francesco Urbano Ragazzi qui s’intéresse particulièrement au développement de la narration à l’ère de la connectivité. ‹Six Doors› évolue dans le temps en ‹ouvrant› chaque mois une nouvelle porte sur une œuvre. Le titre fait bien sûr référence à la verticalité des vidéos qui est devenue un format incontournable des réseaux sociaux, une grammaire nouvelle impulsée par la transformation de nos comportements et lecture à l’écran. Sophia Al Maria présente la première pièce intitulée ‹Mirror Cookie›. Inspirée d’une série d’installations, l’artiste se joue avec ambiguïté des fichiers qui envahissent nos déplacements sur Internet. Jeu de sens et de miroir : la personne nous fait face et débite un discours en laissant sous-entendre que le vrai message est le cookie. Le monologue quelque peu fragmenté en vient même à faire une déclaration passionnée à l’écran qui provoque une confusion déroutante. Avec ‹Vine› Cheryl Donegan propose une forme de vidéo liée à la capture d’écran du téléphone. Les images mosaïques inspirées de la culture commerciale, mais aussi de ses peintures, motifs et lignes de vêtements, jouent sur le rapport à la banalité. Une réflexion entamée avec la série ‹My Plastic Bag› présentée notamment lors de la rétrospective à la Kunsthalle de Zurich en 2017.

Des mondes hybrides
Ian Cheng a inauguré la plateforme avec une vidéo d’animation, trailer de son projet ‹Emissary’s Guide to Worlding› présenté dans le cadre de la Biennale de l’Image en Mouvement 2018. Ce film repose sur un e-book produit par le Centre qui décrit sa pratique artistique. Il nous invite à imaginer des réalités différentes, que ce soit du point de vue économique, social ou physique. Le film montre une peuplade mutante dominée par un personnage à la sexualité ambivalente, inspiré à la fois de la femme et du chat, qui se déplace tout en nous déclarant le devoir de créer des nouveaux mondes. Dans cette forme de productions, les changements physiques impliqués par notre rapport au digital passent par des interrogations sur l’avenir. Alors que Ian Cheng s’inspire de la technologie des jeux vidéo ouverts sur plusieurs scénarios pour simuler des constructions en dehors de notre réalité et rebondir dans le futur, d’autres artistes comme Bahar Noorizadeh puisent leur inspiration dans le passé et interrogent des possibilités plausibles. Prochaine exposante au 5e étage, elle a étudié le projet du parti communiste russe de mettre en place, dans les années 1950 à 1980, une économie entièrement automatisée, un peu comme un système cybernétique avant l’heure. Elle décrit dans son film ‹After Scarcity›, présenté à la BIM, la volonté de mettre en place un réseau qui contrôlerait les besoins d’argent et de nourriture liés à l’effort de travail. Une tentative avortée à cause de la bureaucratie, alors que la technologie était en place. Une rationalité intuitive qui a de quoi faire froid dans dos. Ce malaise est perceptible dans l’animation qu’elle a produit où son, image et texte explorent dans un esprit psychédélique les risques despotiques de la machine. Difficile de ne pas penser à notre époque où progressivement on laisse de nombreux pans de la société sous la gouvernance d’algorithmes. En réunissant des œuvres spécifiquement digitales sans chercher à leur donner une réalité d’objet ou d’installation, le Centre prend acte d’une nouvelle forme d’expression et d’édition. Une dynamique créative qui invente un langage visuel propre à notre époque et en correspondance à un nouveau type de public. Un état d’esprit qu’Andrea Bellini évoque en citant l’historien de l’art allemand Alexander Dorner qui revendiquait dans les années 1920 un musée d’art contemporain capable d’inviter l’énergie de la rue en ses murs.

Plateforme inaugurée en novembre 2018 avec un trailer d’une animation vidéo de Ian Cheng, ‹Emissary’s Guide to Worlding›, Biennale de l’Image en Mouvement 2018. Le e-book éponyme a été présenté pour la première fois à la BIM.
‹Six Doors› est un projet en cours de Francesco Urbano Ragazzi commencé en janvier 2019. Les artistes participants sont Sophia Al Maria, Cheryl Donegan, Sabrina Röthlisberger, Johanna Bruckner, Hyunjin Bek, Dineo Seshee Bopape et Shadi Habib Allah.
Prochaines participations : Joo Young Wang (Workmaster HEAD – Genève 2018), Bahar Noorizadeh, ‹After Scarcity›, 2018. Prix BIM 2016

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

https://centre.chhttps://5e.centre.ch

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