Ann Lee et ses vies

Liam Gillick, «Ann Lee You Proposes», 2001, Image du film animé, © Galerie Air de Paris

Liam Gillick, «Ann Lee You Proposes», 2001, Image du film animé, © Galerie Air de Paris

Pierre Huyghe, «Two Minutes out of Time», 2000, image du film animé,
© Galerie Marian Goodman

Pierre Huyghe, «Two Minutes out of Time», 2000, image du film animé,
© Galerie Marian Goodman

Fokus

Dès le 26 mars prochain à Genève, le Mamco présentera le nouvel
épisode «Ann Lee You Proposes» imaginé par Liam Gillick. Avec l’achat des droits d’auteur de ce personnage manga bon marché, auprès d’une société japonaise de dessins animés, les artistes Philippe Parreno et Pierre Huyghe ont eu une très jolie idée.
Ils ont offert à plusieurs artistes1 la possibilité de mettre en scène cette icône désincarnée au gré de leur imagination. Ce projet collectif «No ghost, just a shell» regroupera toutes les incarnations d’Ann Lee.

Ann Lee et ses vies

Petite histoire d''un chef-d''œuvre en forme de prosopopée visuelle

Devenue une véritable «star», Ann Lee n’était pourtant destinée qu’à un rôle secondaire. Son faible potentiel narratif dû à son aspect rudimentaire et à son manque de «pouvoirs» la plaçaient très bas sur l’échelle des valeurs mangas. Telle une Cendrillon des temps modernes, les deux artistes l’ont sauvée d’un coup de baguette magique en forme de chèque de 46’000 yens. L’activation multiple de cette image sans référence et la mise en question radicale du droit d’auteur fondaient l’intérêt du projet. Tel un signe vide, une icône sans fondement, chaque artiste lui insuffle une vie, lui attribue une personnalité et l’intègre dans une situation narrative à chaque fois inédite. La qualité des films déjà produits justifie l’enthousiasme du public pour ce projet. N’en déplaise aux détracteurs de l’art contemporain, cette innovation sans précédents est exemplaire par sa qualité, son développement et son aboutissement. Car outre l’impact de la réussite créative inhérente à chaque version, l’ensemble «No ghost, just a shell» possède toutes les caractéristiques d’un véritable chef-d’œuvre: il remet en question les attributs essentiels de l’art. Par exemple, la notion de l’artiste en génie créateur possédant toute la maîtrise de son travail. Ann Lee questionne ce statut de démiurge autonome puisque même orpheline, elle s’offre le luxe d’une multiple paternité. La notion de droit d’auteur ensuite. S’opposant à toutes les conventions définies par les valeurs de l’économie libérale, le droit moral est ici renouvelé pour chaque artiste. À qui appartient ce personnage puisque ses incarnations résultent de plusieurs auteurs? Ann Lee interroge aussi la notion même d’œuvre d’art. Quelle est-elle? L’ensemble des fictions ou chacune en particulier? D’un point de vue esthétique, l’usage de cette icône ne ressemble en rien ni à l’interprétation singulière d’un texte ou d’une partition musicale, ni à la reproduction d’une figure classique comme une «Pietà» ou un «Saint-Georges terrassant le dragon». Quand l’œuvre est-elle achevée puisque d’autres artistes offriront leur version avant la clôture du projet2? Et pourtant, chaque version est parfaitement close et autonome puisqu’elle introduit une relation singulière avec son public. La non-identité de ce «signe déviant» capturé et envahi par la créativité des artistes réveille aussi l’intérêt du récit et de la fiction dans la réussite de l’œuvre. Ce qui importe en fin de compte, c’est le personnage et son histoire. Ann Lee possède parfois des dimensions très touchantes. Ses attitudes câlines, sa voix, ses déplacements, le mouvement de ses cils et de ses mains envahissent l’écran d’une présence féminine désœuvrée, abandonnée au gré de l’imaginaire du public lorsqu’elle raconte son origine (Anywhere out of the World), se remémore une enfance fictive (Two Minutes out of Time), joue le rôle du messager de l’apocalypse (Ann Lee in Anzen Zone) ou apostrophe le spectateur pour l’entraîner vers des souvenirs inexistants (Ann Lee You Proposes). Son destin aléatoire soumis à l’arbitraire de l’artiste déclenche les émotions du spectateur et le touche profondément. La richesse inépuisable de ce chef-d’œuvre reste encore à exploiter. L’horizon sémantique semble s’éloigner à chaque fois que l’interprétation croit l’atteindre. La finalisation du projet permettra une vision plus globale de cette figure du sublime exceptionnelle, et un développement théorique dont l’ampleur s’entrevoit déjà.

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