Amy O''Neill, notre agent au Bunker

Ojo de Dios, 2003, vue partielle de l’installation

Ojo de Dios, 2003, vue partielle de l’installation

Ojo de Dios, 2003, vue partielle de l’installation

Ojo de Dios, 2003, vue partielle de l’installation

Fokus

Si nous admettons avec un historien fameux que l’art moderniste a été romantique par dénégation, en tentant de regagner une expérience authentique de l’expérience au deuxième degré qui était proposée par les tableaux de Friedrich (i.e. en troquant une expérience par procuration, celle de la représentation du sublime dans la nature, contre une expérience directe, en art et en tant que tel, du sublime), l’art d’Amy O’Neill propose quant à lui une expérience directe et paradoxale d’un monde semblant avoir basculé tout entier dans l’expérience par procuration.

Amy O''Neill, notre agent au Bunker

La première installation d’Amy O’Neill montrée à Genève en 1997, «A Tramp Aboard», ressemblait à un fragment de banquise en polystyrène, à la manière d’un décor de cinéma ou des reconstitutions en trois dimensions que l’on peut trouver dans les musées d’histoire naturelle, pouvant évoquer la mer de glace du tableau de Caspar David Friedrich, tandis que le titre de la pièce renvoyait, lui, à un roman d’aventures (essentiellement fictives) de Mark Twain. Les derniers dessins d’Amy O’Neill représentent des chalets assez affreux (pour ne pas dire effrayants) qui, s’ils se conforment à l’image de la Suisse vendue sur les dépliants touristiques, feraient également des décors plausibles pour un film d’horreur – le paysage du cinéma d’horreur étant le même, si l’on y songe, que celui du sublime romantique. («Evil Dead» comme nouvel idéal pastoral – ou «le Nouveau Walden»). Les paysages sublimes étant traditionnellement ceux suscitant un sentiment de terreur, il ne paraîtra pas déplacé d’y faire figurer, au titre de ses actualisations, le paysage post-apocalyptique. En imaginant un instant que le Dr. Strangelove ait accompli son grand œuvre de paysagiste en vitrifiant la planète (une hypothèse de saison), nous pourrions trouver refuge dans la dernière installation de l’artiste visible au Mamco. «Ojo de Dios» (Swiss Bunker) reprend là encore une architecture vernaculaire typiquement hélvétique, le bunker anti-atomique (présentant lui-même des analogies avec les chambres-fortes, autre spécialité architecturale locale). Par ailleurs équipé de tout ce que l’on est en droit d’attendre dans ce type de bâtiment, l’intérieur du bunker semble avoir été redécoré d’une manière psychédélique par quelqu’un ayant mal supporté le confinement, faisant basculer l’endroit dans une ambiance plus proche de la «Tombe» de Paul Thek que de l’espace aseptisé d’un abri.

Autre pièce récente, «dm-melkenburg» réalisée en collaboration avec Emmanuel Piguet, fournit un autre exemple d’architecture vernaculaire d’enfermement. Il s’agit en fait d’un niveau additionnel (une «carte» reconstituant l’espace d’une prison en 3D) pour le jeu «Unreal Tournament»; «dm» étant l’abréviation de «Death Match» et Melkenburg le nom d’une véritable prison aux USA où l’on enferme les prisonniers condamnés à la peine capitale avant de les exécuter. Le terme de «jeu», du coup, n’est peut-être pas vraiment le plus approprié, dans la mesure où le suspense est, faute d’issue, par définition assez limité dans ce genre d’endroits. Plus réjouissantes, mais tout aussi dénuées de suspense puisqu’à tous les coups l’on gagne, ses slum paintings doivent leur nom aux slum toys, ces jouets sans valeur qui font office de récompenses sur les stands de fêtes foraines garantissant des lots à tous les joueurs. Ces compositions éclairent d’un jour nouveau les enjeux du réductivisme formel: What you see is what you get, et en plus on peut le ramener à la maison. D’autres pièces comme «Paradice City», ou «Break A Record» témoignent également de sa prédilection pour les formes d’inspiration foraine – une dimension ludique sensible également dans «Post-Prom» (1999), l’environnement montré au Consortium, à Dijon, qui était la reconstitution d’une salle de bal estudiantine, ou plus récemment, «Smoking Basement Bar», recréation du bar de son grand-père. L’installation émet de la fumée quand on s’en approche. (Sans doute pas le meilleur moyen de voir la pièce, mais le plus adéquat pour la recevoir.) «Tuba City Truck Stop Café» (à Circuit) était la reconstitution fictive d’un lieu existant réellement dans une réserve indienne en Arizona; l’installation ressemblait plus au résultat d’une étude de marketing pour un restaurant à thème qu’à un lieu «authentique», au même titre que les installations précédentes. À chaque fois, une réalité est reconstruite sous forme de décor. Toutes ces œuvres jouant moins, en fait, sur l’idée de vernaculaire per se que sur celle de représentation standard – du genre de celles que l’on peut soupçonner d’avoir remplacé, en grande partie, ce que nous appelions autrefois la réalité.

Künstler/innen
Amy O'Neill
Autor/innen
Vincent Pecoil

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