Extension du domaine de l'abstraction

FRANCIS BEAUDEVIN · Polydor, 2002, acrylique sur toile, 150 x 350 cm, Collection: Frac, Région de Franche- Comté, Besançon. Courtesie Art Concept, Paris, Photographie: Droits réservés

FRANCIS BEAUDEVIN · Polydor, 2002, acrylique sur toile, 150 x 350 cm, Collection: Frac, Région de Franche- Comté, Besançon. Courtesie Art Concept, Paris, Photographie: Droits réservés

DELPHINE COINDET · Cross, 2006, Acier poli et verni, dimensions environ 200 x 200 x 100 cm. Courtesy Laurent Godin.

DELPHINE COINDET · Cross, 2006, Acier poli et verni, dimensions environ 200 x 200 x 100 cm. Courtesy Laurent Godin.

Fokus

À l'Espace de l'art concret de Mouans-Sartoux, l'exposition «Abstraction étendue» raconte l'irrésistible ascension de la scène suisse romande. Commissaire de cet accrochage avec Christian Besson, Julien Fronsacq revient sur la genèse d'un projet qui brosse le portrait d'une génération «abstraite».

Extension du domaine de l'abstraction

C'est l'idée que la scène artistique suisse romande actuelle n'est pas complètement tombée de la lune. Et que notre mini région est apparue à la fin des années 1960, une abstraction originale dont les ramifications s'étendent désormais bien au-delà de ses frontières. Pas une école ni un mouvement, disons plutôt une impulsion, une communauté d'esprit. Comme souvent dans ce genre de lecture transhistorique, tout est ici affaire d'angle et de point de vue. Celui d'«Abstraction étendue» organisé au Centre de l'art concret à Mouans-Sartoux, à deux pas de Cannes, adopte une technique de billard: la stratégie de la bande qui tape là où on ne l'attend pas pour mieux toucher au but. «On a relu le «Lipstick Traces» de Greil Marcuse qui postule que derrière l'histoire officielle existe une histoire secrète», explique Julien Fronsacq, cocurateur du projet avec Christian Besson. Marcuse, critique musical devenu philosophe, postule ainsi qu'avec le recul nécessaire les micro événements de l'histoire du rock ont sans doute chamboulé davantage de gens que les grands bouleversements politiques. Bref, que musarder sur les chemins de traverse est souvent plus instructif que de filer tout droit sur l'autoroute, le nez sur le compteur du mainstream. «On a adopté la même démarche. On s'est demandé, par exemple, si la passion de Francis Baudevin pour le rock underground, la musique contemporaine et le free jazz n'était qu'une anecdote dans son parcours ou au contraire se situait au coeur de sa réflexion artistique? Elle nous est apparue clairement engagée en plein dans son travail. C'est pourquoi un espace musical se trouve intégré à l'exposition.» Pour arriver aussi au constat que cette scène romande qui surgit dans l'immédiat après 68 brasse un Big Bazar foutraque où s'entrechoquentla bande-dessinée, la télévision, la culture de masse en général et les médias en particulier. Mais circule aussi beaucoup via un réseau d'amitiés et de connaissances, d'enseignants et d'ateliers. Bref, via un système bien rôdé de connexions.
De cette recherche de détail menée par le «Laboratoire des mondes possibles» , organes regroupant les compétences de la Haute école d'art et de design de Genève et l'École cantonale d'art de Lausanne sous les houlettes respectives de Christian Besson et de Julien Fronsacq, se dégagent les figures tutélaires d'Olivier Mosset, d'Helmut Federle et de John M Armleder. Un tiercé gagnant finalement moins nourri des compositions de Max Bill que des performances Fluxus, du coup de sac dadaïste, de la géométrie de l'avant-garde russe et de Marcel Duchamp. On aura aussi compris qu'en dépit de sa localisation dans une institution créée par Gottfried Honegger chantre de l'art concret, l'accrochage ne parle pas de l'abstraction zurichoise. «Par rapport à nous, ce qui s'est passé en Suisse alémanique est une toute autrehistoire», estime Fronsacq qui s'est donc mis à vouloir la raconter. «Lorsque je suis arrivé à Genève pour prendre mes fonctions de directeur de l'espace Forde, j'ai très vite rencontré Christian Bernard». Premier rendez-vous officiel avec le directeur du Mamco et premier feedback. «Il m'a dit qu'en ville les choses bougeaient et me présente dans la foulée à Christian Besson qui enseigne déjà à l'École des Beaux-arts.» On reste ici en bonne compagnie. Besson appartient à ceux, comme Christian Bernard, qui ont fait le rayonnement de la Villa Arson. «Il était l'un des quatre ou cinq critiques français importants que j'avais lu. Et puis, il était aussi celui qui avait organisé, à Nice, l'exposition ?Tableau Abstrait' en 1987. On s'est vu dans l'exposition Genêt Mayor que j'avais montée à Forde en restant assez persuadé que c'était le genre de travaux qui ne l'intéresserait pas. Je me trompais. Cela nous a du coup permis de discuter de cette scène artistique romande et de son évolution.» Tous les deux tombent d'accord qu'il y a dans ce parcours matière à enquête et partant à une grande exposition.Remarquez, ce genre de bilan on l'a déjà vu accroché dans la cité. Et pas qu'une fois. En cela «Abstraction étendue» se souvient qu'en 1984 John M Armelder organisait «Peinture abstraite» dans les locaux d'Écart. Une manifestation kaléidoscope regroupant autour d'une certaine pratique des artistes de tous les horizonsgéographiques (Sol Lewitt, Gerhard Merz, Rockenschaub) et de toutes les générations (Motherwell, Mosset, Fontana, Loewensberger). Unemanière de jeu des 7 familles que l'artiste genevois, sur demande du galeriste Pierre Huber, réactivera une dizaine d'années plus tard sous la simple appellation de «Peinture». Mais cette fois en se limitant à la présentation de travaux d'artistes de la région (Francis Baudevin, Alexandre Bianchini, Christian Floquet, Patrick Weidmann, Christian Robert-Tissot, Philippe Deléglise et beaucoup d'autres). Reste que dans la liste des participants de cet instantané d'une époque, passablement de noms se sont ajoutés au casting d'«Abstraction étendue» - Philippe Decrauzat, Stéphane Dafflon, Mai-Thu Perret, Didier Rittener - et quelques-uns se sont perdus en route (Gilles Porret, Pierre-André Ferrand ou encore Stéphane Brunner). «Si certains n'y figurent pas c'est que nous n'avons pris en considération que des artistes qui ont oeuvré et durablement collaboré ensemble au soutien de cette scène», justifie Julien Fronsacq. Comme Laurence Pittet qui, à côté de sa production picturale, gérait Low Bet, espace d'exposition situé juste en face du Centre d'art contemporain. Une pépite qui permit de découvrir, parfois pour la première fois, le filon de cette génération «abstraite».

Bis 
24.05.2008

Un second volet de ce panorama ouvrira le 5 juillet à la Fondation Salomon au Château d'Arenthon, près d'Annecy. Intitulé «Abstraction Extension», il se veut moins micro-historique et davantage prospectif.

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