Timothée Calame - Un art de l'engagement

Timothée Calame · 27 générations de services culturels, 2016 (détail). Tuyaux de chauffe, acier peint, hêtre, coton, ­dimensions variables. Court. Galerie Edouard Montassut, Paris.

Timothée Calame · 27 générations de services culturels, 2016 (détail). Tuyaux de chauffe, acier peint, hêtre, coton, ­dimensions variables. Court. Galerie Edouard Montassut, Paris.

Fokus

Une première exposition institutionnelle remarquée au Swiss Institute de New York et le Prix Manor Culturel 2017 consacr-ent le jeune artiste genevois Timothée Calame. Au croisement d'objets improbables et d'éléments intimes, son oeuvre sonde les catégories du pouvoir. Invité dans l'espace Ecart au Mamco, il projette une allégorie des âges de la vie.

Timothée Calame - Un art de l'engagement

Dès ses premières interventions dans un espace d'exposition, en 2015, Timothée ­Calame a mis en place les principes de son travail: jouer des matériaux et des échelles en donnant une place centrale à la dimension humaine. Il crée en observant la société à travers ses manipulations sociales et politiques. Il sonde en particulier le contexte urbain, ses dérives, les mécanismes économiques qui affectent les espaces publics et privés. Il s'intéresse aux problèmes affectant les villes, comme la vulnérabilité ou l'exclusion de certaines populations. Installations, sculptures, peintures et vidéos servent un discours qui fait front à une société partiale. L'artiste de vingt-six ans pointe les méfaits d'une économie globale et les répercussions des décisions prises par des pouvoirs gouvernementaux bien souvent loin des préoccupations populaires. Il puise son iconographie dans la contre-culture, sans pour autant politiser son propos.
L'exposition au Weiss Falk à Bâle, en 2016, traitait de la thématique des squatters à Genève, l'artiste y interrogeait le statut légal et illégal de l'appropriation urbaine, mais aussi la position légitime ou non légitime des personnes, en référence à la stature internationale et bureaucratique de sa ville natale. L'année suivante au Swiss Institute de New York, Calame aménage les lieux avec des bâches pour former le tracé d'un labyrinthe. Les grandes toiles récupérées dans une rue du centre de Marseille et destinées à dissimuler des immeubles commerciaux vides, étaient imprimées de vitrines de magasins en trompe-l'oeil et couvertes de graffitis. L'oeuvre entendait ­dénoncer l'échec de la spéculation immobilière répercuté dans la crise bancaire et financière de 2008, un écho navrant des deux côtés de l'Atlantique.
Pour l'artiste, chaque exposition est un choix contextuel, une attention à son environnement, mais n'est en rien une position réactionnaire. Ce choix reflète la vision d'une génération de plus en plus attentive aux incohérences nuisibles du capitalisme et rejetant les valeurs de globalisation à outrance qui mènent de manière perfide à prôner une cartographie sociale.

A l'écart des catégories
Calame envisage sa pratique d'un point de vue expérimental, une expérimentation qui se révèle dans la confection de ses oeuvres. D'où cette économie de moyens, les installations apparaissent de bric et de broc comme ‹27 générations de services culturels› confectionnée avec des tuyaux de chauffe et une main courante qui semble soutenue par des manches de chemises. L'humour ou l'ironie se manifeste parfois, notamment dans ces portraits aquarellés, détourés et fixés à distance du mur. Ils se découvrent par surprise, au détour de la déambulation et ressemblent à d'insidieux observateurs. Inspirés des photographies de personnages politiques, proches de la caricature, ces têtes grimaçantes rappellent que Calame est d'abord un dessinateur, qu'il mêle à ses installations des éléments graphiques, le plus souvent résultat de collaborations, en particulier avec ses amis Hugo Baud et Alan Schmalz.
Il réalise aussi des sculptures ou plutôt des objets étranges, tel ce pied immense soutenant une patère. Peut-être une invitation à se poser... Car dans ses expositions, le spectateur est convié à s'arrêter, à envisager le lieu tranquillement. Pour ne pas que celui-ci se cantonne à se déplacer, l'artiste fabrique du mobilier qui s'intègre à l'espace et devient partie prenante de la présentation. Toute hiérarchie s'efface. Cette donnée du spectateur accueilli dans l'oeuvre pour rester, réfléchir ou simplement prendre ses aises, est une manière de modifier la temporalité du lieu, de l'investir dans le temps comme dans l'espace.
Dans sa démarche, Calame attaque les catégories, quelles qu'elles soient. Une forme de liberté qu'on retrouve autant dans la diversité de ses sujets que dans la façon de les exprimer. A l'exemple de ces vidéos au ton décalé, léger, caractéristique de certaines de ses oeuvres. Les court-métrages, réalisés en collaboration avec la performeuse et vidéaste Coralie Rouet, s'inspirent de Polichinelle, personnage emblématique de la Commedia dell'arte. Calame joue alors l'acteur et parcourt les rues d'une ville munit de lunettes noires, agissant comme un guide touristique. Le discours est tapageur mêlant anecdotes et commentaires inattendus, une sorte de dérive où l'acteur oublie parfois son rôle. Exploration de l'absurde, truculence du théâtre de la Renaissance italienne, Calame s'amuse. Il se rend dans un salon de coiffure, nous raconte des histoires en partie vraies, en partie inventées. Il incarne un personnage maladroit et direct dans sa façon de décrire les habitations et les coutumes. Il improvise sur la ville et l'architecture, se lance dans le récit de rencontres nocturnes entre des marxistes ou des universitaires déblatérant sur le modernisme. Ces improvisations évoquent le cliché du savant non qualifié!

L'énigme du Sphinx
Dans l'exposition du Mamco prévue dans l'espace dédié aux archives du Groupe Ecart, l'esthétique abrupte de Timothée Calame devrait trouver une résonnance particulière. L'artiste s'écarte pourtant de son travail précédent plutôt axé sur la réappropriation du territoire urbain pour s'intéresser à la notion du temps. A l'homme dans l'espace urbain, il substitue une donnée plus ancrée dans la nature. Le point de départ est la fameuse énigme posée à Œdipe par l'animal-femme sur les âges de la vie humaine. Trois temps et trois grandes pièces pour une allégorie de la naissance à la vieillesse. Calame reprendra ce jeu des échelles avec plusieurs travaux impliquant le regard de ce qu'il considère comme une division rapprochée du temps - plus ressentie que visible - ou au contraire une division macroscopique, large de la durée. Une proposition au-delà des clivages de l'âge et certainement au croisement de la réalité de ses observations et des données biographiques qui jalonnent discrètement son travail.
La reconnaissance de ce travail par le Prix Culturel Manor souligne le dynamisme d'une scène artistique qui élargit ses réflexions à une prise de conscience sociale. Pour l'artiste genevois, cette approche du réel implique avant tout nos corps - notre façon de bouger et peut-être de vieillir - tout en prenant la forme d'un désenchantement esthétique, conséquence probable d'un idéal poétique à l'encontre d'un monde où l'efficacité prend le pas sur le temps.
Nadia El Beblawi, critique d'art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Timothée Calame (*Genève 1991, vit à Genève et à Marseille)
Formation à l'HEAD, bachelor en arts visuels en 2014
Lauréat genevois du Prix culturel Manor 2017

Expositions personnelles (sélection)
2017 ‹Curriculum›, Swiss Institute, New York
2016 ‹Spring›, Galerie Weiss/Falk, Bâle
2016 ‹Galerie Putsch›, avec Emanuel Rossetti, Marbrier 4, Genève
2016-2017 ‹Publique›, Galerie Édouard Montassut, Paris.
2015 ‹O-Tonomia›, Espace Hacienda, Zurich

Expositions collectives
2017 ‹Noise›, Park View, Los Angeles
2016 Galerie Gaudel de Stampa, Paris
2015 Der Tank, Basel
2014 Up State, Zurich

Bis 
17.06.2018

une publication est prévue à l'occasion de l'exposition

Künstler/innen
Timothée Calame
Autor/innen
Nadia El Beblawi

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