Toiles et toiles — Rencontre de trois regards

Dorian Sari · Make the unknown-unknown, partially known-unknown, 2017–2018, bois, plastique, équipement électrique, aluminium, 154 x 154 x 30 cm (2x)

Dorian Sari · Make the unknown-unknown, partially known-unknown, 2017–2018, bois, plastique, équipement électrique, aluminium, 154 x 154 x 30 cm (2x)

 Renée Levi · Stella 3, 2019, acrylique sur toile jute, 190 x 190 cm, Manoir Martigny. Photo: Pascal Huser

 Renée Levi · Stella 3, 2019, acrylique sur toile jute, 190 x 190 cm, Manoir Martigny. Photo: Pascal Huser

 Cécile Bart · Diplopie #6, 2019, 2 peintures/écrans (peinture glycérophtalique, Tergal Plein Jour, cadre aluminium), 190 x 380 cm, Manoir Martigny. Photo: Pascal Huser

 Cécile Bart · Diplopie #6, 2019, 2 peintures/écrans (peinture glycérophtalique, Tergal Plein Jour, cadre aluminium), 190 x 380 cm, Manoir Martigny. Photo: Pascal Huser

Fokus

Cécile Bart, Renée Levi et Dorian Sari sont les trois artistes invités de l’exposition ‹Toiles et toiles› au Manoir de la Ville de Martigny. L’ancienne demeure patricienne ouvre ses portes à la peinture en questionnant son support. Fruit de nombreux échanges, l’accrochage développe un parcours où se noue un véritable lien entre les pièces et avec le lieu

Toiles et toiles — Rencontre de trois regards

Porté par la curatrice Hélène Mariéthoz, le projet de l’exposition est né d’une interrogation sur la peinture, en particulier sur son support le plus classique : la toile. Couverte pendant des siècles, dissimulée au regard pour projeter l’illusion d’une fenêtre sur le monde, la toile est devenue l’expression même de la peinture. Lacérée par Lucio Fontana en 1949, puis impliquée dans la réalité par Robert Rauschenberg dix ans plus tard, elle s’articule depuis dans l’espace. La surface tissée a gagné en autonomie et quitté l’injonction du sujet. Un questionnement de la peinture qui a été bouleversé par les installations du groupe français Support/Surface à la fin des années 1970, et c’est peut-être dans cette continuité interrogative qu’on peut lire en partie cette exposition où la toile se révèle dans sa physicalité. L’atout de ‹Toiles et toiles› est de dédier à chaque artiste plusieurs espaces individuels, seule une salle réunit leurs productions. D’une certaine manière, le visiteur construit la confrontation des œuvres au fil de son parcours. La configuration domestique du Manoir de Martigny, avec un escalier central et des chambres en enfilades, permet au regard de glisser d’un espace à l’autre à travers les ouvertures laissées par les cadres de portes. L’œil associe ainsi les travaux de façon inattendue avec des «cadrages» se modulant au fil du parcours. Ces confrontations visuelles sont particulièrement expressives sur les paliers des deux étages réservés à l’exposition. L’intervention de la surprise ou du hasard dans la lecture de l’exposition et du champ pictural participe pleinement aux démarches de ces trois artistes où la donnée contextuelle est essentielle à la découverte des œuvres.

Une peinture de situation
Dans la salle commune, Cécile Bart installe une de ses fameuses peintures/écrans devant deux fenêtres. La Française a réalisé sa pièce sur place. Peinte sur un tissu Tergal, puis partiellement essuyée de façon à conserver une relative transparence, la toile bipartite jaune et noir évoque la lumière et l’obscurité. Elle laisse voir les mouvements de la rue à l’extérieur, le regard se cadre sur la lumière du jour qui traverse en partie l’écran de la toile en inventant une peinture de situation. Face à cette œuvre, la Bâloise Renée Levi présente une toile sur châssis aussi grande que la hauteur de plafond. Suggérant la peinture de chevalet autant que la construction d’une paroi, le tableau placé en équilibre obstrue la vision sur la porte de sortie et entrave la déambulation. Cette façon de remplir l’espace et de le requalifier est un geste pictural au même titre que lorsqu’elle peint la surface d’une toile. Dans cette composition gestuelle, elle retravaille certaines formes mouvantes de ce monochrome rouge. La proposition du Turc Dorian Sari souligne en quelque sorte la présence des deux femmes. Il intervient avec une pièce carrée et une pièce circulaire sous forme de boxes lumineux qui font référence au 0 et 1 du monde numérique. Encadrées de spots, ce ne sont pas des toiles, elles évoquent plutôt les miroirs d’une loge de théâtre. L’éclairage artificiel confronté à la lumière naturelle souligne la symbolique du système binaire qui sous-tend son questionnement artistique.

Le thème de l’étoile
L’approche sculpturale de Dorian Sari se trouve exacerbée par les deux reliefs circulaires qui forment ‹I Hope They Are Woman›. Cette œuvre est réalisée avec des fermetures éclair cousues et fixées sur un support puis enduite d’Epoxy, la surface est figée dans un mouvement. En appui sur le mur, les deux formes jouent de l’environnement, l’une blanche est placée vers la fenêtre suit les fluctuations de la lumière, tandis que la pièce noire située à contre-jour durcit la zone d’ombre. La présence organique des œuvres de ce jeune artiste repose sur un discours très personnel où il mêle parfois des données politiques ou sociales comme dans ses premiers travaux confectionnés avec des tissus de matelas récupérés dans les rues de Genève. Les propositions de Renée Levi constituent la grande surprise de cette exposition. Reconnue pour ses œuvres gestuelles éminemment physiques, menées d’un seul mouvement, elle présente ici une nouvelle forme d’appréhension de la toile, presque d’inspiration narrative. Sensible aux espaces et habituée à guider la perception du visiteur à travers une forme de chorégraphie de la déambulation, elle propose une salle de quatre tableaux qui prennent au mot le titre de l’exposition. Sa rencontre avec le Manoir et les autres artistes a résonné avec elle et l’a aidée à réaliser autre chose qu’un geste expressif. Le thème de l’étoile s’est imposé. Elle a décidé de le décliner en reprenant deux toiles anciennes qui pouvaient rétrospectivement préfigurer ce moment. Le fait de commencer à peindre à l’huile et pas seulement à l’acrylique démontre peut-être une orientation vers une élaboration lente. Accrochés aux murs, les tableaux se déclinent dans leur matérialité : jute, lin ou coton, les tissages se révèlent bruts. Les interventions de l’artiste sont parfois même reléguées en bordure comme pour rompre l’anoblissement de la toile. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la typologie du lieu reste une donnée essentielle comme la forme aïgue du triangle qui répond au dessin du parquet.

Connivence artistique
Les interventions de Cécile Bart mettent en abîme le regard avec un travail tout en subtilité sur la lumière. C’est ce qu’on découvre dans la salle de réception où un champ de fils suspendus envahit le salon éclairé de plusieurs fenêtres. Le soleil glisse alors sur les fils de coton, laine ou acrylique, distribués en arcs de cercle. La circulation entre les portions d’espace parfois semi-fermé donne l’impression d’être entouré, entoilé par les couleurs modulées par la lumière naturelle. Notre vision s’adapte constamment, on regarde près et loin à la fois. L’espace est ainsi redessiné, rehaussé un peu comme les rehauts d’un dessin. La cohérence de cette exposition de groupe tient probablement aux discussions qui ont alimenté la rencontre des trois artistes. Chacun a trouvé sa place et il semble exister une sorte de connivence entre les travaux. Comme sur ce palier du deuxième étage, où une photographie prise dans l’atelier de Cécile Bart reproduit l’ombre des carreaux d’une fenêtre sur une toile/écran vierge, presqu’un trompe l’œil et une réponse subtile à une toile de Renée Levi dont on devine à travers l’ouverture de la porte, la gestuelle en contre-jour. L’échange est constant entre toile et peinture.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
12.05.2019

Cécile Bart (*1958, Dijon), vit à Marsannay-la-Côte, Bourgogne
2018–2019 ‹Effet d’hiver›, Frac Bretagne, Rennes. monographie, éd. Frac Bretagne, Presses du réel
2017 ‹Silent Show›, CCC-OD, Tours
2013 ‹Hanged & Happy›, Landmark, Hong Kong
2012 ‹Suspens at Geneva›, MAMCO, Genève
1998 ‹Tänzen›, Aargauer Kunsthaus, Aarau

Renée Levi (*1960, Istanbul), vit à Bâle
1987/91 Etude des beaux-arts, Zürich
1980/83 Etude d’architecture, Bâle
depuis 2001 Professeur section peinture, HGK, Bâle
2019 Istituto Svizzero Milano ; ‹Big Picture, Das grosse Format›, Aargauer Kunsthaus Aarau ; Museum Langmatt Baden ; Salle Crosnier Genève. Cat. publié en collaboration avec le Musée Langmatt
2018 ‹Elaine›, #7clous, Marseille
2015 Kunstverein München
2008 Kunstmuseum Thun
2003 Museum Folkwang Essen
1997 Swiss Institute New York

Dorian Sari (*1989, Izmir, Turquie), vit à Bâle
2018 Master à l’Ecole d’art et de design option arts visuels, Bâle
2016 Bachelor en arts visuels et sculpture, HEAD, Genève
2019 ‹Not Titled Yet›, Galerie Wilde, Genève ; ‹Not Titled Yet›, SALTS, Bâle
2018 ‹A Tooth for an Eye›, Kunsthalle Basel, Bâle ; ‹Der Narr›, Kunst(zeug)haus Rapperswil
2017 ‹Meeting With The Tank Family›, Der Tank – Institut Kunst, Bâle ; ‹Aqua›, Art For The World, cur. Adelina von Fürstenberg, SESC Belenzinho, Sao Paulo, Brésil

www.cecilebart.comwww.reneelevi.chwww.doriansari.com

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ortabsteigend sortieren Land
Toiles et toiles 15.02.201912.05.2019 Ausstellung Martigny
Schweiz
CH

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