Journal intime

Aung San Suu Kyi, 2000, technique mixte sur toile, 50 x 160 cm

Aung San Suu Kyi, 2000, technique mixte sur toile, 50 x 160 cm

Mine de rien, 2001, peinture sur bois

Mine de rien, 2001, peinture sur bois

Fokus

Guetteur mélancolique et enjoué, Pierre Raetz a traversé toutes les utopies et toutes les morts
de l’art, en a salué les réussites et supporté les dictatures en restant fidèle à une pratique: la peinture. Celle-ci, lieu d’un affrontement symbolique qui apparaît souvent perdu d’avance, peut alors (ultime parade?) se transformer en un journal intime qui fait corps à son auteur: son propos en acquiert l’indiscrétion d’une naïveté feinte, d’une ironie vibrante, de l’obscur optimisme d’un oxymoron travaillant sa scission dans une «pâte» à laquelle tant d’oiseaux du progrès, parfois, ont mal comme à un membre coupé.

Journal intime

Les peintures de Pierre Raetz

Préambule (cité par l’artiste): «Ainsi James Joyce, pour l’idée toute «simple» du «monologue intérieur» par exemple: les coupures temporelles, les déplacements subits dans l’espace, rendus possible seulement par la pensée? S’il y a une certitude à propos de l’esprit humain, ce sont bien ses indéniables possibilités de fonctionnements «chaotiques» (Félix Guattari sur James Joyce).

Pierre Raetz est un artiste de la relecture, de la digression, de la preuve par l’absurde, ce qui l’aura conduit à faire de son œuvre, non le développement sans heurts de prémisses librement postulés, mais l’accumulation de desiderata et autres notes de bas de page en tant que ses éléments constitutifs. Le fondement de sa méthode, qui pourrait être comparée à celle de Borges – l’un et l’autre ont beaucoup (re-)lu, beaucoup voyagé – réside tout entier dans cette équation, dont l’ordre des termes est important: culture = nature. Les images culturelles que Raetz, de manière souvent fragmentée, organise sur ses toiles, issues de sa seule mémoire et d’une perpétuelle réinvention syntaxique, sans liens apparents les unes aux autres, font toujours l’objet d’un traitement spécifique. Chacune a sa texture, sa densité, sa lumière propre. L’évitement, par cette peinture, de tout système préétabli, génère au niveau de l’œuvre une discontinuité «stylistique» significative. Non qu’il n’y ait guère de parenté d’une toile à l’autre, non qu’il n’y ait pas une intention qui leur soit sous-jacente, mais simplement, chaque tableau tente à chaque fois le pari d’une formule qui viserait à la fois l’insolite et l’absolu. De la même manière, tout l’art de Borges résida dans son invention perpétuelle (basée sur son autobiographie) de nouvelles paraboles pour la littérature. S’il s’agit là de reformuler continuellement un rapport à la culture, dans celui-ci, à travers les filtres de l’érudition, c’est toujours le trivial qui l’emporte? parce que la peinture, en laquelle il s’incarne, constitue bien en elle-même le lieu de la connaissance. Et de celle-ci, d’une certaine façon matérielle de peindre qui condense des siècles de pratique, Pierre Raetz se fait le dépositaire: «Dans ma peinture, entre autres, on est en présence d’une image qui condense du temps qui nous regarde.» Pour problématiser ce temps dans l’espace de la toile, l’artiste recourt à toutes les hybridations, à tous les amalgames possibles, n’hésitant jamais à en pousser la somme jusqu’à l’inacceptable. Refusant la séduction «cosmétique», c’est-à-dire l’autorité visuelle basée sur la «justesse» plastique, Pierre Raetz préfère la conception que s’en fait un Jean Baudrillard: «La séduction est un défi, une forme qui toujours tend à dérègler quelqu’un au regard de son identité, du sens qu’il peut prendre de lui-même.» Celui qui a une fringale de son image pourra ainsi recourir aux tableaux de Pierre Raetz comme à de délicieux miroirs farcis, c’est-à-dire où il n’est pas lésiné sur la farce. Dans «Mine de rien», par exemple, toile comprenant quelques éléments figuratifs sur un fond zipé, Barnett Newman se souviendra avec émotion du masque de nounours qui lui fit peur quand il était enfant, au point de devoir quitter précipitamment la petite église où il relisait gentiment la Bible? et d’en perdre sa casquette de base-ball!

Un film documentaire, «Champ fertile des contradictions, Pierre Raetz peintre» (réal.: Alain Nicollet, musique: Pierre Favre) vient de sortir, et une monographie sur l’artiste est en préparation.

Autor/innen
Gauthier Huber

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