Olivier Mosset — Une peinture qui n’en est pas une

Olivier Mosset · MAMCO, vue de l’exposition, 2020. Photo: Annik Wetter

Olivier Mosset · MAMCO, vue de l’exposition, 2020. Photo: Annik Wetter

Olivier Mosset, 2019. Photo: Aline Paley

Olivier Mosset, 2019. Photo: Aline Paley

Fokus

La rétrospective du MAMCO consacrée à Olivier Mosset, figure ­singulière de l’art suisse associée à de nombreuses expériences picturales radicales des décennies 1960–1980, occupe la quasi-­totalité des espaces d’exposition du musée genevois. Trois étages sont dédiés à la présentation chronologique et didactique de six décennies de pratique artistique. 

Olivier Mosset — Une peinture qui n’en est pas une

C’est dans le contexte pré-Mai 68 qu’Olivier Mosset arrive à Paris, nous sommes en 1963. D’abord assistant de Jean Tinguely puis de Daniel Spoerri, il y fait ses premiers pas dans l’art mâtiné de Nouveau Réalisme. Le visiteur est d’ailleurs accueilli au troisième étage du musée, où débute l’exposition, par une installation magistrale de Tinguely, ‹Cercles et carrés éclatés› de1961, prêtée pour l’occasion par le MAH de Genève. Mosset s’éloigne pourtant rapidement de cette ligne pour embrasser la peinture, un genre dont la mort est déjà annoncée, avec, en 1965, des tableaux de petit format ornés de la lettre A exposés ici. Un an plus tard, en 1967, Mosset participe à sa première grande aventure collective avec Daniel Buren, Michel Parmentier et Niele Toroni (qui seront ultérieurement regroupés par les critiques sous l'appelation B.M.P.T.) : toiles, photos et documents d’archives rappellent ici que les quatre artistes partageaient les mêmes questionnements autour de la neutralité du geste artistique et de l’anonymat de l’artiste. Mosset développe à cette occasion le motif de cercle noir sur fond blanc qui se retrouve en de multiples exemplaires dans les deux salles suivantes du parcours – avec le temps, subtilement, ces toiles révèlent un vécu : elles sont identiques et uniques à la fois. C’est avec ce geste répété jusqu’à saturation que le peintre donne sa version du « degré zéro de la peinture ». Ces presque 200 tableaux à cercle réalisés entre 1966 et 1974 deviennent bientôt sa marque de fabrique. Austérité et minimalisme s’allient au caractère répétitif qui lorgne du côté du Pop Art et du patronage de Warhol – présent dans l’exposition par un autoportrait qui vient rappeler l’importance de cet artiste pour le jeune artiste suisse. Son œuvre des débuts ose le grand écart entre abstraction sérieuse et rébellion dans un esprit soixante-huitard et dadaïste. En témoigne la publication de son ‹Catalogue N°1› en 1968, un catalogue sans exposition, signé par Serge Bard. Ultime rebondissement de cette première étape de l’exposition, le passage des cercles aux rayures – une première tentative de pratique appropriationniste des toiles de Daniel Buren qui devait faire école par la suite chez des artistes tels Richard Prince ou Sherrie Levine.

La peinture après Duchamp : l’aventure du monochrome
Toujours en phase avec les soubresauts politiques et artistiques de son époque, Olivier Mosset se prend très vite au jeu des collaborations. Le second temps de l’exposition déployé au deuxième étage du musée est dédié à ces entreprises artistiques à plusieurs mains dans le sillage de l’expérience B.M.P.T. Son départ de Paris (où il est interdit de séjour pour cause d’activisme politique) pour New York en 1977, signe un nouveau chapitre de son parcours qui aura pour unique objet le monochrome. Est-ce un hasard si Mosset choisit de s’installer pour toujours dans la patrie tout à la fois du Minimal art et du Pop Art qui font partie de son ADN créatif ? Rien n’est moins sûr car le New York en ébullition de la fin des années 1970 est propice à l’émulation : il réalise un premier monochrome, ‹Black Painting› au « Times Square Show » aux côtés de Jean-Michel Basquiat en 1980. Quelques années plus tard, Olivier Mosset se joint au questionnement fondamental sur la nature du monochrome lancé par Marcia Hafif dans un article publié par Artforum en 1978 au sein du « Radical Painting », un mouvement qui réunit des artistes comme Günter Umberg ou Jerry Zeniuk que les commissaires ont eu la bonne idée de représenter en quelques toiles. Les échanges avec les artistes américains de la contre-culture, Steven Parrino ou Cady Noland, sont fructueux, trois salles en enfilade présentent des œuvres-clé de ces partenaires de réflexions de Mosset ; le dytique monochrome vert signé Mosset et Parrino témoigne de sa profonde entente avec cet artiste américain disparu accidentellement en 2005. Enfin, le souvenir du « groupe » artistique éphémère AMF composé avec John M Armleder et Sylvie Fleury en 1994 est mis à l’honneur dans une salle qui réunit une création de chaque membre de ce trio suisse. Et parce que l’expérimentation du monochrome ne peut faire fi de la couleur, plusieurs de ses toiles peintes en rouge sont accrochées dans une longue salle d’exposition : affichant des variations de formats, de formes, de tonalités de rouges et issues d’époques différentes, la réunion de ces œuvres est aussi un rappel de l’exposition « The Red Show » organisée par Bob Nickas à la galerie Massimo Audiello à New York en 1986. Pas de côté dans la production artistique de Mosset, ‹Omaggio›, une des deux uniques pièces en trois dimensions de l’exposition, datée de 1989, vient clore de manière surprenante le parcours du deuxième étage : une grande banquette rouge, surmontée de miroirs et d'un encadrement sculpté, ornée d’une base à bandes peintes, qui fut détruite, a fait ici l’objet d’une reconstitution pour l’exposition.

Une peinture qui vaut de ne rien valoir
Résumé par le critique d’art Michel Gauthier, voilà tout le paradoxe avec lequel Mosset semble jouer jusque dans ses dernières créations. Les années passent mais sa peinture ne s’est pas assagie et son propos n’a rien perdu de sa radicalité originelle. Faire une peinture sans aura reste son credo. Pourtant, au cours de la décennie 1980, le contexte a changé : « Paradoxalement, en raison d’un académisme naissant, je passais à quelque chose considéré comme encore plus académique ! » confiait-il en 2000 à Lionel Bovier, l’un des deux commissaires de l’exposition du MAMCO. Le dernier temps de l’exposition donne à voir les expérimentations de Mosset des années 1980 jusqu’à aujourd’hui : couleurs vives et recherche des limites formelles à la peinture sont au programme. Le monochrome occupe toujours le peintre. Ces « peintures abstraites construites », qui portent une forme d’une couleur sur un fond d'une autre couleur qu’il réalise entre 1985 et 1993 révèlent pourtant des compositions, des motifs et portent alors des titres. Les trois tableaux de grand format – ‹A Step Backwards› ; ‹G’s Mission› et ‹Baldwin› – qui accueillent le visiteur dans la dernière section de l’exposition l’illustrent parfaitement. Le gigantisme propre aux États-Unis semble avoir déteint sur l’artiste suisse et ne se dément pas au cours des années suivantes. Car les autres pièces maîtresses de ce dernier chapitre consacré à Mosset sont tout aussi impressionnantes question format : il s’agit des cinq tableaux monochromes (4,2 mètres sur 6) sur les six réalisées pour le Pavillon suisse de la Biennale de Venise en 1990 que le penseur Jean Baudrillard nomma des « peintures où il n’y a rien à voir ». L’exposition s’achève sur la section « Abstractions trouvées » qui met en scène les créations des décennies 1990 et 2000 : si Mosset paraît parfois y reprendre jusqu’à satiété des motifs récurrents à son œuvre et si l’énergie des débuts fait place à une certaine retenue créative, le dialogue longtemps entretenu avec d’autres artistes semble s’être également mu en un long monologue. Et pourtant, nul doute que cette rétrospective version XXL de cet artiste historique mais néanmoins actuel a de quoi donner encore matière à penser aux artistes d’aujourd’hui.

Ingrid Dubach-Lemainque, historienne de l’art et auteur, Neuchâtel. idubachlemainque@gmail.com

→ ‹Olivier Mosset›, MAMCO Genève, initialement jusqu’au 21 juin, sera prolongée ↗ www.mamco.ch

Bis 
21.06.2020

Olivier Mosset (*1944, Berne), vit depuis 1977 à Tucson, Arizona

Expositions personnelles (sélection)
2019 ‹Olivier Mosset›, Haus Konstruktiv, Zurich
2011 ‹Born in Bern›, Kunsthalle Berne
2009 ‹Mosset›, Museo di arte di Mendrisio
2007 ‹Touché coulé – Armleder, Mosset, Müller›, Musée des Beaux-Arts, La Chaux-de-Fonds
2003 ‹Olivier Mosset. Arbeiten – works, 1966–2003›, Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
1999 ‹Mono – Olivier Mosset, Cady Noland›, Museum für Gegenwartskunst Zurich
1990 ‹Olivier Mosset›, Biennale de Venise, Pavillon suisse
1985 ‹Olivier Mosset 65–85›, Musée Sainte-Croix, Poitiers ; Centre d’Art Contemporain Châteauroux ; Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds

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Olivier Mosset 25.02.202006.12.2020 Ausstellung Genève
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Autor/innen
Ingrid Dubach-Lemainque
Künstler/innen
Olivier Mosset

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