Shahryar Nashat

Kegel, Video HD, 2008, Videostill. Courtesy galerie Elisabeth Kaufmann, Zurich

Kegel, Video HD, 2008, Videostill. Courtesy galerie Elisabeth Kaufmann, Zurich

Fokus

Désir, références ou inspirations musicales et littéraires, ambition de construire et absence de l'oeuvre dans son intégralité peuvent caractériser les travaux de Shahryar Nashat. Le langage formel choisi - vidéo, sculpture, installation - dénote d'un classicisme élégant qui se laisse volontiers dévier vers l'oblique baroque.

Shahryar Nashat

La qualité humide et molle du béton

Les corps que Nashat «produit» sont beaux, solides, tendus. Ils peuvent être des jeunes hommes en chemises claires ou en tenues de sport. Sur fond de musique classique, l'un met une moustache à l'autre, puis le rattrape alors que la chaise sur laquelle il est assis se brise: les deux finissent au sol entre l'étreinte, le rire et le contact des peaux, «Modern Body Comedy», 2006. Parfois la confrontation des volumes a lieu uniquement au niveau de l'image, entre l'anatomie d'un jeune athlète filmée et les femmes nues de Rubens peintes. Il s'agit pour le gymnaste de faire une colonne droite sur une seule main dans une salle vide du Louvre qui aligne les cadres monumentaux baroques, «The Regulating Line», 2005. On ne peut s'empêcher de songer au Saint Marc du Tintoret qui descend tête la première du haut du ciel en tendant un bras au secours du corps de l'esclave renversé à terre «Le miracle de l'esclave», Gallerie dell'Accademia, Venise. L'expérimentation de la puissance, la boxe maîtrisée voire dansée, l'émancipation qui excite la coercition, le faciès de lamasturbation, le crimuet de la douleur qui témoigne tout autant du plaisir s'imbriquent et se distinguent par la qualité du «found footage» «Italian Studies», 2004. L'artiste choisira par la suite de se focaliser sur une architecture alliant austérité, monumentalité, verticalité, filtre et répétition; de la remémoration de la Battaglia di Valle Giulia le 1er mars 1968 entre étudiants et policiers ayant pour enjeu la Facoltà di Architettura de l'Université de la Sapienza jusqu'à trois plans fixes sur l'E.U.R dont seule la coloration change «Hide and Seek», 2005.
Cette dynamique d'épuration caractérise les deux dernières productions ou plutôt «constructions» de Nashat: la vidéo «Plaque» Slab, 2007, et l'exposition «Das Beispiel» à Attitudes constituée de trois éléments: «Kegel», «Monument» et «Plattform».«Tous ont le désir de construire, mais tous n'ont pas la possibilité de construire et tous ceux qui construisent ont cette satisfaction. Satisfaction suprême [?]» (Thomas Bernhard, «Corrections», 1975, Gallimard, 1978, p. 240). En comparaison à l'ensemble du corpus des travaux précédents de Nashat, le champ lexical de «Plaque» (Slab) et de «Beispiel» s'est restreint pour gagner en rigueur et en concentration alors que les imbrications et implications sémantiques restent tout aussi riches, allant jusqu'à lier d'hypertexte une plaque à un cône, tous deux fabriqués en béton. «Béton» est le titre d'un roman de Thomas Bernhard: «[?] l'un de ces casiers de béton servant de sépulture [?]» (trad. fr. Gilberte Lambrichs, Paris, Éditions Gallimard, 1985, p. 142). Quant au «Cône», il est le héros de «Corrections», un autre roman du même auteur: «Il employa son héritage, cette somme énorme, comme on peut l'appeler, pour son expérience, finalement pour son oeuvre, le Cône [?]» (p. 43). Les problématiques de l'héritage et de la référence dans le cadre d'une pratique artistique ou littéraire sont récurrentes dans l'oeuvre de l'écrivain autrichien. «À cette adresse, peu importe qui ou ce qui se cache derrière, je lègue tout ce que je possède.» (p. 73). Dans la vidéo «Kegel», 2008, la référence à Bernhard est clairement assumée par Adriano, «un commentateur recruté pour jouer un rôle entre lui-même et une doublure de l'artiste» (Dominic Eichler).
Une image du désir
Les propos d'Adriano concernant les origines et les intentions du travail de Nashat s'avèrent au premier abord simplement explicatifs - ne serait-ce pas rendre la mise en abîme trop évidente? À bien y réfléchir, la fonction du texte est de désamorcer l'importance que pourraient prendre les emprunts faits à Bernhard en les explicitant de la manière la plus évidente. Tout compte fait, Adriano s'entretient avec les deux jeunes ouvriers David et Philipp qui sont en train de construire un cône en béton d'environ trois mètres de haut. On ne verra pourtant jamais l'intégralité de la forme définitive à l'image, notre regard étant empêché par un cadrage serré sciemment choisi. Non. L'intérêt principal du film réside dans la qualité humide et molle du béton destiné à se transformer par la suite en des volumes durs et longs. Cette même qualité est montrée dans «Plaque» (Slab), telle une image du désir ou de sa construction à laquelle oeuvre la force ouvrière sous les indications de l'artiste et à l'attention d'un spectateur. La matière brute est soudain chargée d'un érotisme inattendu et d'un potentiel démiurgique dont l'érection évanescente ne peut qu'aboutir à une stèle au caractère mortuaire ou autoritaire. «Le monument terminé est dangereux», me dit Shahryar le 21 décembre dernier à l'aéroport de Genève-Cointrin. À Attitudes, on ne peut voir qu'un fragment du monument au travers d'une ouverture en biseau à même le mur: un regard oblique, voyeur et parcellaire sur le Cône éclairé violemment par un néon blanc: «Plattform», le troisième volet de l'exposition. Le juste milieu - entre le processus de fabrication et l'objet fini, entre l'espace de projection de la vidéo et celui consacré au Cône - est titré «Monument». Il consiste en une grille d'échafaudage tridimensionnelle en tubulaires (H 337 cm x L 818 cm x P 380 cm) dont une partie est évidée à la taille de la sculpture conique en béton, prête à l'accueillir comme dans un écrin en négatif, à la soutenir, à l'enfermer peut-être, mais surtout à la rendre possible sans l'imposer.
Un radicalisme chic
Matérialiser «comment la chose prend-t-elle forme?» sans pour autant l'arrêter est l'une des préoccupations de Nashat dont les associations d'idées sont aussi surprenantes et élégantes que les trois parallélépipèdes rectangles verticaux constituant le décor d'un plateau de télévision où Glenn Gould donna un concert pour la chaîne de télévision canadienne CBS en 1969. Cette scénographie éphémère et aussi énigmatique que Stonehenge est d'ailleurs l'un des catalyseurs de «Plaque» (Slab), une vidéo développée dans le cadre d'une commande de lamaison Hermès pour son H-Box.Respectant la logique inhérente à sa pratique artistique, Nashat a répondu par une forme de radicalisme chic articulant la réminiscence d'un érotisme pasolinien au mythe des héros de l'art minimal.

Bis 
27.06.2008

Autres expositions (choix)
2008 «Placed High for Dramatic Impact», Galleria S.A.L.E.S., Roma
2007 «No Norm», Stiftung Lehmbruck Museum, Duisburg
2006 «Because the ultimate foundation is not founded», Galerie Elisabeth Kaufmann, Zürich/ «Accademia», Galerie Praz-Delavallade, Paris/«Video works», Galerie Leyla Akinci, Amsterdam
2005 «Shadows collide with people», 51e Biennale de Venise, Pavillon Suisse, Venise/Art Unlimited, Art Basel 36, Bale/«Overthrowing the King in his Own Mind», avec Marc Bauer et Alexia Walther, Kunstmuseum Solothurn
2004 Galerie Yvon Lambert, Le Studio, Paris/«Italian Studies», Galerie Elisabeth Kaufmann, Zürich/ «Staatsgewalt», Le Studio, CAN Neuchâtel

Art Unlimited, Art Basel, 4.-8.6.
«Shifting Identities», Kunsthaus Zurich, 6.6.-31.8.
«H-Box», Tate Modern London, 3.7. -17.8

Autor/innen
Donatella Bernardi
Künstler/innen
Shahryar Nashat

Werbung