Boabooks — Des artistes et des livres

Boabooks: Random Access Memories, 2017, © Izet Sheshivari 
  

Boabooks: Random Access Memories, 2017, © Izet Sheshivari 

  

Boabooks: The Book of Ghost, 2017, © Izet Sheshivari 
 

Boabooks: The Book of Ghost, 2017, © Izet Sheshivari 

 

Boabooks: Pierre Schwerzmann, 2013, © Izet Sheshivari 
 

Boabooks: Pierre Schwerzmann, 2013, © Izet Sheshivari 

 

Boabooks: Documenta 6, 2017 © Izet Sheshivari 
 

Boabooks: Documenta 6, 2017 © Izet Sheshivari 

 

Boabooks: Ulises Carrión, In alphabetical order, 2017 © Izet Sheshivari 
 

Boabooks: Ulises Carrión, In alphabetical order, 2017 © Izet Sheshivari 

 

Fokus

Nichées au dernier étage d’un immeuble situé dans un quartier genevois animé, les éditions Boabooks, créées et dirigées par Izet Sheshivari, cultivent le goût pour les livres d’artistes. Malgré leur précarité financière, elles fêtent leurs dix années d’existence avec un catalogue de leurs publications qui témoigne de leur vivace activité et originalité.

Boabooks — Des artistes et des livres

Formellement, rien ne permet de reconnaître un livre Boabooks, pas de ligne graphique affichée, pas de formats unifiés, pas de similitude de couvertures. La particularité de chaque édition prime fondamentalement sur l’idée même d’une collection homogène. Portant haut la qualité des ouvrages, quel que soit le mode de fabrication, artisanal ou industriel, Izet Sheshivari s’emploie à s’assurer de toutes les étapes de l’élaboration à la production et à la diffusion. Pour être lancé et aboutir, un projet doit pouvoir mettre en jeu l’expression personnelle de l’artiste, la compréhension de ce qu’est l’objet imprimé, l’adéquation du contenu et de la forme. Que ce soit un livre d’artiste ou un livre accompagnant une exposition, il est essentiel que chaque livre soit pensé comme objet unique, qu’il ait du sens, qu’il «sonne» juste. Lorsqu’en 1963 Edward Rusha publiait ‹Twentysix gasoline stations›, l’artiste californien inaugurait un nouveau genre dans les arts plastiques, les ‹artists’ books› en rupture avec la tradition bibliophilique du ‹livre illustré› ou du ‹livre de peintre› dans lesquels un artiste associe ses gravures au texte d’un écrivain. Mal reçu à sa sortie, notamment pour sa forme hétérodoxe et son manque de support textuel, ‹Twentysix gasoline stations› a pourtant rapidement acquis une statut culte qui l’auréole du titre de premier ‹livre d’artiste› – même si, en Europe, les livres de Dieter Roth, tout aussi rigoureusement composés le précèdent de plusieurs années et que Daniel Spoerri publie en 1962 un surprenant petit fascicule ‹Topographie anecdotée du hasard› … 

Une approche expérimentale
Le genre s’est largement développé dans les années 1970 et sont apparues un grand nombre de petites maisons d’édition fondées par des artistes, devenant éditeurs eux-mêmes. A Genève, l’abondante production de livres d’artiste et de multiples du groupe Ecart «montrait exemplairement que le mieux était de prendre soi-même en main production et distribution» (Dieter Schwarz). Le livre d’artiste et toutes les formes de publications d’artiste se revendiquaient alors comme un nouveau territoire pour l’art, une pratique artistique alternative aux modes de diffusion traditionnels de l’art et résistante à sa marchandisation. L’insertion de l’art dans le tissu social est, dans ces années 1970–1980, au cœur de cette pratique artistique. Une décennie plus tard, la valeur alternative des livres et des éditions d’artistes a progressivement cédé le pas à d’autres ambitions mais demeure la conception que le livre peut permettre aux artistes de faire déborder leur travail de l’espace d’exposition vers son paratexte. La bibliothèque de Boabooks atteste de la diversité et de l’inventivité des usages de ce support traditionnel qu’est le livre. Ce travail, insiste Izet Sheshivari, exige une approche critique et expérimentale et une réflexion sur le renouveau du livre contemporain. Le livre est pour lui un objet de recherche spécifique: son contenu ne documente pas un travail artistique mais permet à l’artiste de générer de nouvelles formes, devient matrice d’expérimentation. Favorisé par un accès de plus en plus facile aux technologies de mise en page et d’impression – l’éditeur et auteur genevois ne s’en prive pas – le livre est devenu un support idéal pour des démarches artistiques qui peuvent impliquer les textes aussi bien que l’image, sous toutes leurs formes et dans toutes leurs combinaisons possibles. En parcourant le catalogue Boabooks, on rencontre des éditions simplement réalisées en photocopies, 40 pages réunies comme un bloc-notes – Stéphane Le Mercier, ‹Corps 72›, 6.4.2011, qui invite à relire l’histoire en dressant une liste de titres de films (un par page) sortis en 1972 ou Olivier Mosset, ‹Deux projets d'art public qui n'ont pas été réalisés›, 6.4.2011, des dessins renvoyant aux brouillons des projets. On saisit sur le rayonnage un livre d’apparence plus classique avec sa couverture cartonnée et son format à l’italienne (Laurent Kropf, ‹Le vieux père›, 2010), mais aussi le fac-similé d’un magazine qui a fait école (‹In alphabetical order›, publié par UIises Carrión en 1978, constitué de photographies du fichier d’adresses de l’artiste que Carrión a accompagnées de légendes spirituelles et saisissantes) ou encore un petit livre intimement lié au travail d’écriture et de performances d’une artiste (Elizabeth Lebon, ‹The Book of Ghost›, 2017). On ne serait en faire le tour ici (le catalogue de la série des ‹Boabooks artist’s Notepads› regroupant une petite trentaine d’artistes mesure à lui seul 7 cm d’épaisseur!) il faut aller y voir de près pour apprécier la diversité des livres, la rigueur des formes typographiques, la place de l’image et du texte (ou son absence), le choix des papiers, tout ce qui fait qu’un livre ne procède pas d’une fabrication en série mais qu'il correspond à un projet précis.

Un paradoxe revendiqué
Les livres ne sont pas conçus pour être exposés. Le livre invite le lecteur à le toucher, tourner ses pages, le manipuler alors que l’exposition sollicite le regard du spectateur. Izet Sheshivari a décidé d’affronter ce paradoxe: l’exposition ‹The Liberated Page› (2014) considérait «la page imprimée pour ses éléments à la fois poétiques, structurels et physique». Elle était un instrument de réflexion sur la manière dont les artistes contemporains créent des livres dans lesquels leur créativité peut s’exprimer sur la page et comment aujourd’hui le livre d’artiste est revitalisé et offre des perspectives insoupçonnées à la page imprimée. La prédiction de l’effondrement de la «Galaxie Gutenberg», annoncée par McLuhan en 1962, ne s’est heureusement pas vérifiée, la substitution au livre de l'écran et du disque dur, non plus. Les technologies informatiques semblent au contraire avoir ouvert à la culture écrite et au support papier un nouvel empire encore plus vaste. En particulier, le livre d’artiste transforme l’expérience esthétique – les spectateurs devenant également des lecteurs – en la prolongeant hors des espaces traditionnels de l’art lui conférant une temporalité différente et durable.

Françoise Ninghetto est historienne de l’art et conservatrice honoraire. f.ninghetto@bluewin.ch

Izet Sheshivari (*1981, vit à Genève)

Graphiste, artiste et éditeur, a créé les éditions Boabooks en 2007.
2002 ‹La Promenade du roi›, premier livre d’artiste publié à l’ECAL
2004 ‹Witnesses tell of a disappearance story›, édité à Lausanne
2009–2010 Lauréat de la bourse Lissignol-Chevalier, Galland, Genève
2010–2011 ‹Close-ups, Boabooks›, exposition à Forde, Genève
2011 fonde ‹The Liberated Page›, association pour la promotion des livres d’artistes 
dès 2008 Boabooks participe à de nombreuses foires, colloques et ateliers autour du livre d’artiste
2013 Boabooks reçoit le prix du plus beau livre suisse pour le livre Pierre Schwerzmann

Boabooks, 12 rue Royaume, 1201 Genève

 

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