Marie Velardi — Art divinatoire

The Book of Possible futures, 2016 (détail, page 1), 17 dessins intitulés : Temporal Maps, aquarelle sur papier, 43 x 32 cm, et 32 calligraphies en anglais et en marathi, encre sur papier, 43 x 32 cm

The Book of Possible futures, 2016 (détail, page 1), 17 dessins intitulés : Temporal Maps, aquarelle sur papier, 43 x 32 cm, et 32 calligraphies en anglais et en marathi, encre sur papier, 43 x 32 cm

Terre-Mer (L’île d’Elle), 2014, Crayon et aquarelle sur papier, 75 x 109 cm, Musée d’art du Valais, Sion. Foto : Michel Martinez

Terre-Mer (L’île d’Elle), 2014, Crayon et aquarelle sur papier, 75 x 109 cm, Musée d’art du Valais, Sion. Foto : Michel Martinez

Fokus

Alors que le contexte actuel confère à son œuvre, amorcé il y a plus de dix ans, une force singulière, Marie Velardi affirme le ­potentiel narratif de l’art face à l’instabilité du futur. Elle s’intéresse en particulier au motif des littoraux, à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont et à ce qu’ils seront peut-être, ramenant à un temps unique des paysages en constante métamorphose. 

Marie Velardi — Art divinatoire

L’hypothèse est le seul fait du futur. Comme toutes les fictions littéraires et cinématographiques évoquées dans ‹Futurs Antérieurs, XXe Siècle› (2006/2015), qui ont conjecturé les conditions de notre avenir, Marie Velardi y recourt dans ses œuvres pour imaginer la mémoire de demain. Médium de la spéculation par excellence, le dessin permet d’introduire cette inconnue, et en particulier la technique de l’aquarelle. La dilution de la couleur crée des nuances partiellement incontrôlables, de même que l’eau et le pigment réagissent de manière imprévisible au contact du papier. Cette part d’aléatoire est un possible supplémentaire. Ce qui échappe à la maîtrise devient un potentiel de forme, renvoyant à notre capacité d’anticiper un événement sans pouvoir exactement prédire comment il se présentera à nous dans la réalité. Dans la série de dessins ‹Terre-Mer› (2014–2019), au cœur de son exposition au Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains, Marie Velardi laisse vivre cette zone de rencontre entre la matière eau et l’encre, comme le flux continuel de la mer qui submerge le territoire et qui se retire de celui-ci avant de l’envahir à nouveau. La gradation de bleu figurant cette zone résulte de la superposition de différentes temporalités : le passé, le présent et un futur plausible, fixé dans le dessin.

Faire corps avec le littoral
Le littoral, point de jonction entre la terre et la mer, se redessine sans cesse. Il forme un paysage qui n’est jamais tout à fait le même à l’instant suivant. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. L’action des vagues érode progressivement la côte, tout en charriant de la terre et du sable qui la reconstituent toujours un peu différemment. Le niveau de la mer s’élève désormais chaque année, à cause du réchauffement des températures atmosphériques. Et puis il y a les catastrophes météorologiques. La série ‹Terre-Mer›, selon un terme inventé par Marie Velardi, représente cet espace insaisissable de convergence des éléments aquatique et tellurique, spécifiquement la ligne de trait de côte actuelle et ses déplacements entre le passé et le futur, en supposant une montée des eaux de quelques mètres. Ce projet, qui comprend une trentaine de dessins, fait suite à la vidéo ‹Aléa› (2014), réalisée avec l’anthropologue indonésien Rhino Ariefiansyah, qui documente, quatre ans après les inondations et les morts causés par la tempête Xynthia, l’impact mémoriel de cette catastrophe sur les habitants du littoral français, dont une partie a été contrainte de se déplacer pour des raisons de sécurité, alors que l’autre a refusé de s’en aller. Quelles sont leurs mémoires du territoire ? Comment le passé a-t-il rejoint le futur dans ce moment de cataclysme ? Poursuivant ces interrogations, Marie Velardi s’est mise en quête de situations entraînant des ripostes similaires et incitant à trouver des compromis avec l’environnement que l’on croit posséder. Le littoral offrait l’exemple précis d’un territoire mouvant, où il faut apprendre à cohabiter avec la nature pour y demeurer. Les dessins de Marie Velardi ne se comprennent pas immédiatement. Ils ne représentent ni la terre ni la mer, qu’il faut en fait deviner dans la réserve. L’élément qui traverse la feuille n’est pas une aire aquatique réelle. Il procède de la coexistence detrois temporalités, de la migration du trait de côte dans le temps, un temps que l’artiste qualifie d’« élargi », une sorte de présent épaissi. À l’instar des séries à l’aquarelle ‹Aquifers› (2013) et ‹Renewal Time› (2013), qui figuraient simultanément l’état effectif d’eaux souterraines et leur renouvellement pouvant prendre un temps immense, l’échelle est temporelle et non spatiale. Comme souvent, Marie Velardi propose de sortir de la représentation linéaire du temps. Le passé n’est plus uniquement le lieu de la mémoire, mais aussi un temps actif, toujours actuel, et le futur est une époque. Le trait de côte, tracé au crayon d’après des images satellites, est dilaté à l’aquarelle bleue ; la teinte la plus foncée indique le rapprochement de la mer et celle la plus estompée l’intérieur des terres. Entre le premier ‹Terre-Mer (L’île d’Elle)›, une île à l’époque gallo-romaine et actuellement une colline au milieu des terres, et le dernier Terre-Mer (Avalon), île mythique dont l’artiste a cherché l’emplacement possible sur d’anciennes cartes et qui pourrait être située près de Glastonbury, on observe ce phénomène naturel de la lagune de Venise à Mumbai, en passant par Nigg Bay en Écosse.

À la recherche du temps long
Être abattu, construire, protéger, s’adapter, renoncer, sécher, reconstruire, planter, craindre, honorer. Comment habiter au bord de l’eau, en sachant le danger qui guette ? Dans la « Lettre de Terre-Mer », dont des extraits sont reproduits sur les murs de l’espace d’exposition, Marie Velardi donne la parole à la population – passée, présente et peut-être à venir – de ces lieux de l’entre-deux et crée un récit de la relation à la Terre qui donne et qui prend, que l’on prend aussi. Sont racontés la peur et l’espoir, le fatalisme et la résistance, ou encore un certain mysticisme, et sont passés en revue différentes manières de reconduire notre rapport à la nature. Lorsque Xynthia s’est abattue sur les constructions humaines, les digues qui devaient les protéger des eaux ne se sont pas brisées. Elles ont empêché la mer de repartir, se retournant contre celles et ceux qui les avaient érigées. Des solutions plus en harmonie avec l’environnement, comme les mangroves, des marais maritimes, permettent de créer des zones tampons. Terre-Mer devient ainsi un personnage, une divinité presque, à qui l’on demande si la construction de tel canal lui convient.
Cette lettre n’offre pas un récit linéaire. Les temps des verbes y sont entremêlés, faisant voyager le lecteur à travers les époques et les événements. Des éléments fictifs s’alternent avec des éléments documentaires, tirés des entretiens menés par Marie Velardi avec des habitants de tels sites et des chercheurs de différentes disciplines scientifiques, de manière à ouvrir les possibles. Enfin, le texte est lui aussi sans cesse complété par de nouveaux passages. La matière littéraire est organique, en expansion, elle s’étoffe au fil du temps, illustre une pensée en construction, jamais définitive, comme son sujet, toujours prospective.

Laurence Schmidlin est conservatrice au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. laurence.schmidlin@gmail.com

→ ‹Terre-Mer – Marie Velardi›, Centre d’art contemporain, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 21.7. ; Monographie (2006–2019) et ‹Atlas de Terre-Mer›, Infolio éditions, 2019 ↗ www.centre-art-yverdon.ch

Bis 
21.07.2019

Marie Velardi (*1977, Genève), vit à Genève et Paris

Expositions personnelles (sélection)
2016–2017 ‹Possible Futures›, Special Project Space, Dr. Bhau Daji Lad, City Museum, Mumbai, Inde
2016 ‹Lost Islands & Other Works›, Peacock Visual Arts, Aberdeen, Grande-Bretagne
2013 ‹Clepsydres›, Villa du Parc, Centre d’Art Contemporain, Annemasse

Expositions collectives (sélection)
2019 ‹Salon Suisse 2019, Slow›, Palazzo Trevisan, Venise ; ‹Futurs Incertains›, Musée d’Art de Pully ;
‹Shifting Baselines›, LiveInYourHead, Genève ; ‹Mobile/Immobile›, Archives nationales, Paris
2017 ‹Paysage Anthropique›, Centre d’Art Contemporain Parc Saint Léger, Pougues-Les-Eaux
2016 ‹Dimensione Disegno›, Museo Civico Villa dei Cedri, Bellinzone
 

Ausstellungen/Newsticker Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
Terre-Mer, Marie Velardi 18.05.201921.07.2019 Ausstellung Yverdon-les-Bains
Schweiz
CH
Autor/innen
Laurence Schmidlin
Künstler/innen
Marie Velardi

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