Aloïs Godinat — Dans l’allégresse

Nous (Marionnette à planchette), 2022 (détail), tambourin, baguette et marionnette à planchette, technique mixte, 51,5 x 115 x 35 cm

Nous (Marionnette à planchette), 2022 (détail), tambourin, baguette et marionnette à planchette, technique mixte, 51,5 x 115 x 35 cm

Houhou, 2021, collage papier, 63 x 75,5 cm

Houhou, 2021, collage papier, 63 x 75,5 cm

Fokus

Toujours en complice des formes, Aloïs Godinat opère un tournant figuratif dans les œuvres qu’il expose à Locus solus. Son approche conserve l’habileté et la finesse qui ont ­caractérisé jusque-là sa production, mais elle approfondit son objectif de simplicité en cherchant du côté de l’opulence, de l’à peine plus. 

Aloïs Godinat — Dans l’allégresse

Inauguré en 2016 dans la périphérie ouest de Lausanne, Locus solus revisite depuis trois ans les premières années de sa programmation. Aux nouveaux artistes comme Caroline Bachmann, David Monnet et Gina Proenza se mêlent les précédents comme Noémie Doge, Jérôme Hentsch et Stéphane Zaech, selon les affinités électives de Catherine Monney, la fondatrice et responsable du lieu. Aloïs Godinat revient ainsi occuper les 12 m2 de l’espace d’exposition situé dans un appartement. Chaque projet présenté à Locus solus – ainsi baptisé en hommage au roman éponyme de Raymond Roussel (1914) – est placé sous les auspices d’un livre choisi par l’artiste invité, qui lui fait écho en l’accompagnant d’un extrait et qui parfois aussi en détermine l’axe thématique. En 2017, Aloïs Godinat avait sélectionné ‹Trois Tristes Tigres›, 1965, de Guillermo Cabrera Infante. Il a retenu cette fois-ci ‹Bleuets›, 2019, de Maggie Nelson pour le seul plaisir de recommander la lecture de cette ode aux nuances de bleu et à leur association à des états d’âme, des souvenirs personnels ou des œuvres d’art.

Impression soleil levant corps épuisés
Le gabarit de Locus solus (ses dimensions, son caractère domestique, sa porte-fenêtre qui apporte de la lumière naturelle) convient bien au travail d’Aloïs Godinat puisqu’il lui confère la dimension intimiste nécessaire pour en apprécier les tournures les plus modestes. Ce fut le cas lors de son exposition en 2017. Si le lieu continue à produire son charme, l’artiste s’y confronte cinq ans plus tard avec des œuvres d’une autre densité. Il mobilise formes et éléments dans des compositions devenues plus complexes par leurs données, tout en résultant toujours de gestes simples, de gestes vite lus et compris. Ainsi de l’œuvre ‹Nous (Marionnette à planchette)›, 2022, placée sur le sol. Elle se compose, d’une part, d’un tambourin sans cymbalettes et de sa mailloche et, d’autre part, d’un objet en bois constitué d’une planche surmontée de quatre assemblages de petits objets – pour la majorité récupérés –, et d’un fil complété d’un collier. Son titre ne tait pas ce dont il s’agit. À l’instar de précédentes sculptures comme ‹Échasses›, 2007, il énonce ce qu’elle est parce qu’on ne saurait toujours en être certain sans ce renseignement, mais surtout parce que sa compréhension en tant qu’œuvre d’art ne se situe pas dans sa fonction. ‹Nous (Marionnette à planchette)› est un mécanisme de jeu permettant d’actionner des pantins. La sangle s’attache au genou et, en tapant le rythme, la jambe anime les marionnettes qui sont ainsi prises d’une danse folle. Le dispositif montré désactivé (et aussi silencieux) ne permet pas d’identifier clairement ce que chacun des groupes de formes et d’accessoires représente, même si la photographie de l’édition créée pour Locus solus nous les révèle. On devine une figure déguisée en oiseau (son bec n’est qu’un chapeau pointu) ; on imagine que la robe satinée d’une autre dessine de grandes volutes lorsqu’elle est agitée, façon Loie Füller ; on distingue encore un assemblage linéaire de pièces colorées, et deux longues jambes vêtues de jeans. Aloïs Godinat, qui a rarement travaillé avec des formes anthropomorphiques, a tant que possible évité toute allusion flagrante à des personnages réels ou fictifs pour concevoir ses poupées articulées, de même qu’il n’a pas tenu à convoquer directement l’histoire de la marionnette dans l’art et notamment au Bauhaus. Il dit préférer « communiquer le plaisir de faire des choses ». Il est vrai que les évidences qui se dégagent de ce dispositif (la transformation, l’avatar, le jeu, la joie, la diversité, le collectif, appuyés par le pronom personnel pluriel du titre) rendent le cumul de références superflu. L’ambiguïté dont l’artiste a paré sa sculpture repose sur son immobilisme. Par notre regard, elle oscille entre abstraction et figuration grâce à la puissance des formes et de leur combinaison. L’instrument de percussion devient ainsi un arrière-plan de soleil levant. Les corps auraient échoué sur le sol d’avoir trop dansé. Cette œuvre est une façon de poursuivre un travail de sculpture qui, de fois en fois, tenait généralement à un objet préexistant détourné, revu, modifié, parfois reconstruit, un objet auprès duquel Aloïs Godinat « se place en designer » et qui, comme dans le cas du dispositif de ‹Nous (Marionnette à planchette)›, « fait tout son effet avec peu de choses ».

Impression soleil levant formes inépuisables
En regard de cette sculpture sont exposés quelques exemples d’une nouvelle série de collages. Aloïs Godinat commence en 2014 à tirer matière des flyers d’événements culturels qu’il amasse. L’année suivante, il s’approprie ses premières affiches qu’il va déchirer, plier, enrouler, actions ordinaires qui à la fois les transforment et leur redonnent du sens dans une opération de soustraction-addition simultanées. Les informations pratiques sont retranchées du support qui pourtant sert à les annoncer. L’artiste explique qu’il est « facile de faire n’importe quoi en collage, car cela marche vite » et que lui a cherché « un langage abstrait, un langage à soi dans le collage », notamment par la répétition de formes, de lettres ou de logos isolés de leur composition d’origine. À cette pratique formelle s’ajoute un dessein secondaire, celui de revisiter des matériaux culturels, trouvés dans la région, en n’en gardant que les formes ; il n’y a pas la volonté de faire commentaire autrement que dans l’écho contemporain qu’il produit – les collages sont réalisés lorsque les expositions des flyers utilisés sont encore en cours. Certains identifieront ces traces, d’autres non, puis le temps contribuera à ne plus les reconnaître sur-le-champ, a fortiori lorsque les institutions changent régulièrement leur identité graphique. Depuis trois ans, l’artiste multiplie les éléments dans l’espace du support. En s’intéressant à la lettre « i » et en resserrant la composition sur le point, il a lentement dérivé pour se concentrer sur le rond et, à partir de là, travailler l’idée du paysage tout en demeurant abstrait. Les cercles et demi-cercles évoquent discrètement des soleils sur l’horizon. ‹MMMMM›, 2021, et ses cinq fragments identiques disposés en arc sur un fond rouge semblent encore classique par rapport à ‹Houhou›, 2021, dont les strates induisent des rapports de formes et de couleurs plus élaborés. Une certaine idée de l’abondance qui permet à l’artiste de renouveler ses méthodes de composition et de le faire en procédant de l’intérieur.

Laurence Schmidlin est conservatrice au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. laurence.schmidlin@gmail.com.
 

Bis 
28.08.2022

Aloïs Godinat (*1978, Genève) vit à Lausanne

Expositions personnelles et collectives (sélection) :
2021 ‹Houhou›, La vraie vie, Genève
2016 ‹Aloïs Godinat – Figure étendue›, La Placette, Lausanne
2013 ‹Aloïs Godinat – Babananalilitété›, La Salle de Bains, Lyon
2012 ‹Chorale›, Circuit, Lausanne
2010 ‹Emi Pie Van Kim Fra Cha Phil Tob Oli Chr›, Galerie Chez Valentin, Paris
2008 ‹Koenraad Dedobbeleer & Rita McBride / Aloïs Godinat – Tight, Repeating, Boredom›, Kunsthalle Bern
2007 ‹Aloïs Godinat – New Works›, Artists Space, New York
2006 ‹Anta, odeli, uta› (avec Olivier Genoud), Forde, Genève
2004 Tout ira bien› (avec Laurent Kropf), La Vitrine, Lausanne
 

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Aloïs Godinat 07.05.202228.08.2022 Ausstellung Prilly
Schweiz
CH
Künstler/innen
Aloïs Godinat
Autor/innen
Laurence Schmidlin

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