The West-Coast of the Lake

Mathis Gasser · L´essence de la violence est bien emballé, 2007,
huile sur carton, 190 x 290 cm

Mathis Gasser · L´essence de la violence est bien emballé, 2007,
huile sur carton, 190 x 290 cm

Vanessa Safavi et Konstantin Sgouridis · Monkey, 2006, terre cuite, 25 x 30 cm

Vanessa Safavi et Konstantin Sgouridis · Monkey, 2006, terre cuite, 25 x 30 cm

Fokus

De mars 2005 à décembre 2006 exista, au 3e étage de l´Usine de Genève, un atelier d´artiste qui fit office d´espace d´expositions temporaires. Après une trentaine d´expositions et d´évènements, il déménagea d´un étage, dans l´espace de Forde. Bien que courte, l´expérience a permis des échanges qui ont amenés des artistes issus de diverses générations ou pratiques, à se poser la question de leur autonomie et à envisager une multitude de collaborations.

The West-Coast of the Lake

Écrire sur des artistes à la carrière émergente est un exercice de style complexe, d´autant que ces derniers ne se retrouvent non pas en termes de formes ou de pratiques, mais plutôt de postures et d´appréhension de la matière artistique. Ce parti pris, un poil partial, définit à mon sens le principal point commun d´artistes qui ne se connaissent pas forcément, et qui en plus, n´habitent pas obligatoirement à Genève. Plus qu´une localisation géographique, il s´agit donc ici d´une Côte Ouest fantasmée, une forme d´insularité imaginée, supposant l´existence à son opposé d´une Côte Est plus conservatrice.
Ces artistes «West Coast of the Lake», que je baptiserais «surfeurs», sont tous des «Goofy». Les amateurs comprendront, les autres aussi du reste? Voici d´ailleurs l´extrait d´un email reçu de Benjamin Lavigne, transfuge d´une scène française avec laquelle il ne semble pas être en phase (il y a parfois des ghettos intérieurs incommensurables?): «Après mon diplôme, j´avais déversé mes prothèses mammaires dans un joli sac. Trois ans plus tard, les prothèses mammaires ont ´fondu´ et on a plus qu´une seule prothèse de 30 cm par 10 cm. J´ai donc un sac de la Foire de Bâle rempli de gelée colorée transparente et de paillettes, le tout suintant l´arôme artificiel. L´ensemble est très beau, sent bon, et parle très bien tout seul.» Située entre le monologue et le foutage de gueule, cette proposition pour une exposition me parut faussement simpliste. Je compris par la suite que cela procédait d´une forme de posture, d´un rapport au pouvoir que j´incarnais malgré moi au travers d´une position curatoriale revêtue pour la circonstance.
Dans un registre différent, Vanessa Safavi - la seule artiste suffisamment mongole à ma connaissance pour avoir tenté de faire du surf sur le lac de Gruyère - avait connu lors d´un voyage en Inde une mésaventure où, attaquée par quelques singes, elle en conclu qu´une telle expérience méritait bien une exposition. Ce fut sa proposition pour l´un des volets de «The Dark Side of (the) Moon1)». Pour l´occasion elle s´associa à Konstantin Sgouridis qui, sans réellement avoir le look d´un surfeur, dispose néanmoins des chemises hawaïennes les plus rebutantes que je connaisse. Ce couple, formé pour ces circonstances, proposa une des plus belles installations du lieu, mêlant dans l´espace faces et fesses de singes en terre cuite, le tout cerclant une montagne de carton-pâte semblable à celles que l´on retrouve dans la plupart des zoos de la planète.

Il existe dans la pratique de ces jeunes artistes, un dilettantisme qui, sans être systématiquement insolent, contraste avec la production majoritaire de leurs contemporains davantage tentés par le modèle de fausse rébellion ou de «Défi complice» mis en scène par la Star Ac´. «Stevie» a beau être (ou avoir été) d´un blond platine à faire pâlir un surfeur californien, il n´en est pas moins assimilable à une tradition d´artistes dont on retrouve les traces chez leurs homologues des années 1980 que Hal Foster qualifie d´artistes de la «raison cynique»2). Une posture qui mêle de manière schizoïde exigences du Marché et volonté de s´intégrer à une histoire de l´art. «Stevie» et «Goofy» seraient donc deux frères à l´évolution différente, le premier exhibant sa rébellion sous le regard de sa hiérarchie qu´il compte rejoindre, tandis que le second, déchu, abandonné à sa singularité, opterait pour l´évitement. Il est d´ailleurs curieux de remarquer que les références employées par chacune de ces catégories (particulièrement arbitraires je le reconnais) sont à ce point différentes. Pour «Stevie», la référence est forcément dans le champ érudit d´une histoire de l´art qui, à force d´être exploitée finirait par se confondre en consanguinités diverses. Sa devise pourrait se résumer ainsi: «Art and anything else.» Tandis que pour «Goofy», le processus serait profondément exogamique, l´intérêt de sa pratique artistique résidant surtout dans la capacité à explorer les recoins, le commun, et tout ce qui procède de junk-références. «Ces artistes regardaient le vilain monde qui entourait la poubelle, alors que tu regardais les ordures de l´intérieur3)», développe Bob Nickas au sujet d´une toile de John Miller - les artistes mentionnés étant ceux de l´Ashcan School dont Sgouridis se réclame dans sa pratique du dessin. Autre exemple, les toiles flamboyantes et pâteuses de Mathis Gasser, qui avancent des phrases telles que «L´essentiel de la violence est bien emballée», une citation trouvée sur le blog d´un fabricant de livres pour enfants. Le corollaire de cette approche du réel, permet ainsi à ces artistes de surfer sur différents niveaux d´interprétation, et non plus de se limiter à un simulacre formel dont la finalité pourrait très bien se voir illustrée par ces derrières et faces de singes, inspirant au spectateur une confusion quelque peu scatophage ou tout du moins de mauvais goût.
«La question du regard est fondamentale, ça sent la chèvre ici, donnez vos anciennes lunettes pour le Burkina Fasso. Humilité&Harmonie, Schmid salue les troupes. Des grandes phrases et des mots, petites saynètes en vidéos. Fafaro.» Lorsque Gilles Furtwangler glisse ces mots dans son dossier de presse4), il y a de quoi rester dubitatif. Si nous concédons que l´Art Brut s´est éteint suite à l´apparition de traitements médicamenteux5), j´élabore l´hypothèse absolument fictive que la génération à laquelle nous avons à faire ici est celle de la Contre-Ritaline. Aux traitements massivement employés à partir des années 1990 et dont l´enjeu très discutable est de placer le médicament comme moyen normatif (et coercitif), nos jeunes artistes semblent avoir décliné l´invitation, et opté pour des chemins de traverse. La phrase qui convient pourrait être le fameux «It´s OK to say NO!6)» de Bernard Bazile. Émancipatrice, cette phrase magnifique, qui nivelle affirmation et négation en un constat à la Pyrrhus, semble avoir laissé à nos jeunes amis le temps nécessaire à leurs errements artistiques, leurs productions compulsives, leurs expérimentations, présupposant ainsi que les trente-cinq heures ont encore quelques beaux jours devant elles. L´«art» du surf en eaux fermées tient peut-être à cela?7)

1) Atelier304, Genève, automne 2006
2) Hal Foster, «Le Retour du réel», Bruxelles, La Lettre volée, 2005
3) Robert Nickas, «Vivre libre ou mourir», Dijon, Les Presses du réel, 2000
4) «Andrea Galvani et Gilles Furtwangler», Circuit, Lausanne, 2007
5) Pour tout contentieux ou renseignement à ce sujet, prière de faire le 079 623 58 65
6) «It´s OK to say No!», Centre Pompidou, Paris, 1993
7) Pour des raisons de place, je ne peux parler de tant d´autres artistes tels que Perrine Wettstein, l´«Ecco Warrior», Damian Navarro à la pratique semblable à un juke box déréglé, ou encore Guillaume Pilet «espion au sein de sa propre classe*» (*Cf Hal Foster, citant Benjamin sur Baudelaire, p. 154)

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