Eternal Tour - Festival en quatre étapes s'arrête à Neuchâtel

Claire Fontaine · Palestine Occupied, 2008, Courtesy Dvr Gallery, Tel Aviv.

Claire Fontaine · Palestine Occupied, 2008, Courtesy Dvr Gallery, Tel Aviv.

Gregory und Cyril Chapuisat · Destruction créatrice, 2008, faux bloc erratique.?Photo: Silvio Waser

Gregory und Cyril Chapuisat · Destruction créatrice, 2008, faux bloc erratique.?Photo: Silvio Waser

Fokus

Après Rome, mais avant Jérusalem et Las Vegas, le festival Eternal Tour s'arrête en Suisse. Sur le modèle du Grand Tour classique, la manifestation aborde le cosmopolitisme du XXIe siècle à travers l'art contemporain et les sciences humaines. Explication avec l'artiste genevoise Donatella Bernardi, sa directrice artistique.

Eternal Tour - Festival en quatre étapes s'arrête à Neuchâtel

Elles reviennent avec la régularité astronomique d'un alignement planétaire. Tous les dix ans, l'Art, la Biennale de Venise, la Documenta et le Skulptur Projekte conjuguent leurs calendriers pour se dérouler la même année. Obligeant l'amateur d'art contemporain à traverser l'Europe à toute berzingue dans un timing au cordeau de transporteur d'organe. Pour l'aider, en 2007 dernière occurrence de cette super conjonction curatoriale, les organisateurs ressortaient de l'histoire le concept du Grand Tour, ce passage obligé de l'aristocratie du XVIIe siècle, partant du Nord pour découvrir les richesses culturelles du Sud. Et comme depuis les César tous les chemins mènent à Rome, c'est vers la Ville Éternelle que ces voyageurs de bonne famille convergeaient alors. Le néo-classicisme était né et, dans son sillage, l'industrie du tourisme de masse.
Le Grand Tour, c'est aussi ce qui incita l'artiste Donnatella Bernardi à imaginer un festival « qui s'entretiendrait du cosmopolitisme du XXIe siècle. Il y avait cette pub qui signalait les hôtels et les différents moyens de transport pour se suivre la route qui relie Venise, Bâle, Kassel et Münster. Voyager selon un canevas préétabli qui impose aux gens quoi voir et où aller. De là est née l'idée d'une manifestation transdisciplinaire impliquant l'art contemporain et les sciences humaines ». Avec un nom tout trouvé : Eternal Tour (E.T.). « Parce qu'on démarrait à Rome où j'étais résidente de l'Institut Suisse et qu'on profitait de la constellation d'Académies étrangères pour réactualiser la notion de Grand Tour et des modèles culturels qui lui sont inhérents par le biais de deux phénomènes liés au déplacement : le tourisme et la migration », continue la directrice artistique d'ET. « Avec moi travaillent une équipe venue d'horizons très divers. À la base, il y a toujours une équipe genevoise à laquelle s'ajoute des gens de la région où Eternal fait étape. » En 2009, le team organisateur comprend ainsi Noémie Étienne, historienne de l'art, Enrico Natale, historien, Denis Schuler, musicien, Deirdre Foster, conteuse, Arthur de Pury, directeur du CAN, Rudy Decelière et Marie Jeanson qui assurent la programmation de la radio ET Fm qui émettra 24 heures sur 24 sur le Net et dans le Val de Travers pendant toute la durée du festival.

À moto avec Mosset

Dès le départ prévu en quatre étapes, Eternal Tour deuxième saison se déroule donc en septembre à Neuchâtel. Avant de se poursuivre à Jérusalem en 2010 et de s'achever en 2011 à Las Vegas. Un apparentement très géopolitique qui met le canton le plus horloger de Suisse au même niveau que la Ville Sainte et la Rome du gambling dont Roberto Venturi débobinna le Strip pour étayer son post-modernisme dans l'architecture. « Nous avons répondu à l'invitation du CAN (Centre d'art Neuchâtel) et du Centre culturel du Val Travers. Et puis sur la carte du XVIIIe siècle, lorsque le Grand Tour classique devient vraiment intéressant, Neuchâtel tient une position importante.»
Comme à Rome, l'un des chapitres du festival concerne la taxinomie d'aujourd'hui (celle qui passe par Google et Wikipedia) soeur naturelle de l'encyclopédisme d'hier. « Dans certains volumes de leur Encyclopédie, Diderot & d'Alembert prétendent les avoir imprimés à Neuchâtel. Une astuce qui permettait de contourner la censure royale. La ville était alors très réputée pour sa société typographique. Au point que le siècle des Lumières exerça une très forte influence sur elle. Il incita à la création de la bibliothèque et d'un ensemble d'institutions dont le musée des beaux-arts et celui d'ethnographie. » Lequel exposera des pièces de sa collection à l'intérieur du bloc erratique en béton projeté des Frères Chapuisat. « Une partie des oeuvres d'art contemporain infiltrera les institutions tandis que deux expositions tiendront le rôle de point de ralliement. » Le CAN accueillera Périphérie groupe show organisé par l'artiste Kader Attia avec Sammy Baloji, Dario Escobar, Katia Kameli, Jean Katambayi Mukendi, Nicène Kossentini, Driss Ouadahi, Jean-Michel Pancin, Javier Téllez et Minette Vari. Aux Caves du Palais, Kader Attia et le collectif Clairefontaine se partageront un espace scénographié. Le premier suspendra son Big-Bang, boule à facettes géante hérissée de croissants arabes et d'Étoiles de David en miroir taillé. Le second reproduira une installation réalisée en 2008 à Tel Aviv. 45'000 allumettes plantées dans un mur de dix mètres de long qui écrivent en lettres de suie, et en caractères hébraïques, les mots « Palestine Occupied », l'ancienne appellation d'Israël chez les Juifs non sionistes. Manière aussi d'annoncer la poursuite d'Eternal Tour à Jérusalem l'année prochaine.
À Neuchâtel, le programme des accrochages s'augmente de colloques, de concerts et de performances. Parmi lesquels le happening-driving de Marco Berrettini à suivre en voiture, la nuit des contes (en rapport avec Jean-Jacques Rousseau, figure du rebelle intégré au système, qui séjourna souvent dans le vallon) et une balade en Harley à travers le canton avec Olivier Mosset à la tête du run . « Une manière d'aborder le mouvement et le mythe de la route en proposant un vrai clash des cultures. »

Agassiz et ses esclaves
Un carambolage qu'Eternal Tour poursuit à travers l'Orientalisme qui, de Philippe Suchard à Le Corbusier, imprégna fortement la région. Un supplément d'exotisme qui passe immanquablement par la traite négrière, une économie d'époque, dira-t-on, qui fit la fortune de certaines grandes familles locales. Et profita aussi aux fabricants d'indiennes traitées, ces tissus aux motifs animaliers, souvent abstraits, que les chefs de tribus africains échangeaient contre des vies humaines. Le it wear d'alors, succès commercial phénoménal, qui encouragea l'émergence d'un circuit parallèle de contrefaçon reliant Nantes et Neuchâtel. « De la même manière qu'aujourd'hui des ateliers asiatiques copient les grandes marques de mode italiennes.»
L'esclavagisme et Neuchâtel, un sujet délicat qui sort doucement. Dans la publication qui accompagne le festival, Donatella Bernardi a fait traduire un article de Brian Wallis, spécialiste de l'image et directeur du musée de la photographie de New York. Le texte analyse les 15 daguerréotypes d'esclaves - « publiés pour la première fois dans leurs intégralités » - venus de différentes tribus d'Afrique. Une commande spéciale de Louis Agassiz, zoologiste star de son temps, né à Motiers, professeur d'histoire naturelle à l'Université de Neuchâtel, élève d'Alexander von Humboldt et de George Cuvier, émigré aux États-Unis où il publie en 1851 « Essay on Classifications », ouvrage de science naturelle qui cautionnera le racisme pendant tous le XXe siècle.

Emmanuel Grandjean, journaliste culturel et critique d'art, vit et travaille à Genève.

Eternal Tour 2009, Festival artistique & scientifique ; Neuchâtel, Val-de-Travers, La Chaux-de-Fonds, Le Locle ; du 13 au 13 septembre

Autor/innen
Emmanuel Grandjean

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