Manuel Burgener — Tout est dans le détail

Fragments, Site 131, Dallas, USA, 2018. Photo : Manuel Burgener
 

Fragments, Site 131, Dallas, USA, 2018. Photo : Manuel Burgener

 

twenty four, 2018, video still / vidéo 24 h, courtesy Galerie Maria Bernheim. Photo : Manuel Burgener
 

twenty four, 2018, video still / vidéo 24 h, courtesy Galerie Maria Bernheim. Photo : Manuel Burgener

 

Fokus

Avec l’exposition de Manuel Burgener, le Centre d’art Pasquart de Bienne propose une expérience aux frontières de la perception. L’artiste bernois joue sur l’équilibre précaire des apparences. Un projet auquel s’ajoute un catalogue, ouvrage des plus surprenants qui est une porte d’entrée effective dans son travail.

Manuel Burgener — Tout est dans le détail

Une double projection vidéo, une installation englobant toute une salle dans un revêtement Latex et des sculptures portent la nouvelle présentation du lauréat du Prix Culturel Manor. Sous une apparente évidence, l’ensemble signale la subjectivité de nos observations et la nécessité d’inclure le déplacement dans notre appréhension d’un lieu ou d’un objet. Dans ce processus mental, c’est pourtant bien d’acuité visuelle dont il s’agit. Les œuvres se présentent dans la simple réalité de leurs matériaux et évoluent avec le temps de l’exposition en faisant jouer certains détails. Il faut prêter attention aux lumières, aux reflets, aux ombres, à tout ce qui change, même aux salissures qui apparaissent au fil des déambulations des visiteurs, ici en particulier, sur le caoutchouc. Cette matière naturelle et sensible est comme une peau. Versée à l’état liquide, elle sèche en épousant les surfaces, se modifiant à l’air et restituant toutes les empreintes. L’artiste l’a soulevée par endroits et étirée du sol pour inventer un nouvel espace. Elle est parfois suspendue comme du linge mis à sécher sur une corde, sa mollesse aussi intrigante que presque repoussante évoque alors discrètement le titre de l’exposition ‹Ojingeo› ou calmar en coréen. Souvenir de cette tradition dans les villages de pêche qui consiste à accrocher les mollusques sur des fils pour les sécher. C’est aussi un écho aux vêtements que l’artiste a disposés sur des plaques de verre. A Bienne, le dispositif fixé au mur se révèle comme des tableaux sur lesquels des T-shirt récupérés, tronqués de la présenachence humaine, semblent négligemment abandonnés. La souplesse des tissus confrontés à la dureté, mais aussi à la fragilité du verre, se découvre dans diverses nuances sculpturales.

La fragilité est une illusion
Manuel Burgener travaille par touches, examine, puis associe les objets de son environnement à des éléments industriels. Dans cette recherche de nouvelles propositions plastiques, il mêle volontiers des matériaux insolites en impliquant à chaque fois le lieu. L’artiste laisse place à son intuition, observe, puis assemble sur place en inventant une lecture possible de l’exposition. La cohérence du parcours est libre de toute interprétation, puisque c’est l’observation qui est privilégiée. Cette approche expérimentale est manifeste dès ses premières expositions, notamment celle conçue en 2010 à la Kunsthalle de Berne. Des structures de l’artiste américain Oscar Tuazon occupaient alors l’étage supérieur, tandis que Manuel Burgener exposait au rez-de-chaussée. Aux poutres massives de l’artiste américain, déployées dans un rapport de force avec l’architecture, répondaient les armatures précaires en bois du Bernois. Effet miroir et collaboration tacite qui révèlent la préoccupation d’offrir au visiteur une cohérence globale de la présentation. Les assemblages de l’artiste confrontent le plus souvent des matières de natures très différentes ; déjà dans l’exposition bernoise de 2010, les poutrelles semblaient être maintenues au sol par des plaques de porcelaine. Mais cette fragilité n’est qu’apparente, Manuel Burgener orchestre très précisément ses constructions. La conséquence est une forme d’incohérence entre ce que l’on voit et ce que l’on ressent d’une pièce. Une évidence par exemple dans la série des cadres, immenses pièces formées de plusieurs éléments en contreplaqué et aluminium maintenus ensemble grâce à un film plastique mis sous vide. La rigidité n’est qu’illusoire, il suffit d’un simple trou et un passage d’air pour que tout s’écroule comme un château de cartes. Cette dualité entre l’observation et la réalité est récurrente dans ce travail. Elle s’observe dans la série des objets lumineux, dont le filament visible et rouge laisse « voir » la chaleur alors qu’en réalité la lampe est parfaitement froide.

Produire du temps
Le temps est une valeur déterminante dans la démarche artistique de Burgener. La durée est parfois manifeste dans la phase de création, en particulier dans la série des photogrammes où il faut rester des heures dans l’obscurité. Ce processus lent exige de la patience et une sorte de tâtonnement physique, puisque l’artiste déplace ici des plaques de verre pour aplanir le papier photosensible et créer des variations de couleurs. Face au visiteur, c’est la révélation d’un champ coloré. Les œuvres protégées par une vitre reflètent tout autant notre image que les alentours. Les installations parlent ainsi de nous dans l’espace, une donnée qui affleure tout son travail. Dans l’exposition de Bienne, le temps prend une forme particulière avec un film d’une durée de 24 heures, une double projection avec son. Impossible de tout voir. On ne peut que manquer quelque chose, puisque l’artiste a filmé sans coupure et présente son travail sans montage. Le tournage se déroule sous la pluie, dans une maison de pêcheur au bord de la mer. Par un jeu de miroir et à l’aide de deux caméras, l’artiste parvient à nous montrer l’intérieur et l’extérieur du lieu depuis une porte fenêtre. L’image se présente comme une mosaïque de points de vue. Tournées en plan fixe à faible hauteur, les scènes sont souvent tronquées : on voit un homme allongé ou simplement des jambes, tout à coup une personne s’approche de la caméra, se penche, on découvre un visage, c’est l’artiste qui ajuste la netteté sur un miroir, le reflet devient alors net tandis que la réalité devient floue. La dynamique visuelle est fascinante. Dans ce scénario sans anecdote, on a le sentiment à la fois de la succession et de la simultanéité des images. Cette façon de suggérer des possibles dans ce que l’on voit est traduite de manière originale dans la publication qui accompagne l’exposition de Bienne. Ce livre d’artiste n’est pas un simple commentaire de l’œuvre de Manuel Burgener. Ce document propose une tentative de ne pas figer sur papier une réalité illusoire de son travail, c’est plutôt une invitation à se déplacer dans l’ouvrage comme un explorateur. Pour cela, toutes les pages ont été parfaitement reproduites, puis flashées pour créer un voile blanc uniforme qui épargne juste quelques millimètres sur les bords supérieurs et inférieurs. Une sorte de vision nébuleuse où nous sommes poussés à focaliser le regard. Une forme de découverte où le scepticisme doit être mis de côté, comme l’affirme très justement le titre du texte de Fabrice Stroun ‹Suspension of disbelief, literally›.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
26.08.2018

Publication : ‹Manuel Burgener›, 208 pages, 2018, Edition Patrick Frey Zurich

Manuel Burgener (*1978, vit à Berne)

Lauréat du Prix culturel Manor Berne 2018

Expositions personnelles (sélection)
2019 OMA Gallery, Sydney
2015 ‹Manuel Burgener›, Kunsthalle São Paulo
2013 ‹Ich laufe nicht auf einem Bein›, S.M.A.K., Gand
2010 scar Tuazon et Manuel Burgener, Kunsthalle Bern

Expositions collectives (sélection)
2018 ‹Fragments›, Site 131, Dallas
2018 ‹Die Zelle›, Kunsthalle Bern
2017 ‹Interiors›, Galerie Maria Bernheim, Zurich

 
Ausstellungen/Newsticker Datumaufsteigend sortieren Typ Ort Land
Manuel Burgener 29.06.201826.08.2018 Ausstellung Biel/Bienne
Schweiz
CH
Künstler/innen
Manuel Burgener
Autor/innen
Nadia El Beblawi

Werbung