Caroline Bachmann — Le temps retrouvé

Lever de soleil, 2017, huile sur toile, 30 x 24 cm. Photo: Virginie Otth

Lever de soleil, 2017, huile sur toile, 30 x 24 cm. Photo: Virginie Otth

Locus, 2019, vue de l’exposition. Photo: Virginie Otth

Locus, 2019, vue de l’exposition. Photo: Virginie Otth

Fokus

Les cimaises du Locus solus accueillent les tableaux de Caroline Bachmann. Peintre inlassable d’un même paysage, elle recompose des visions observées aux premières lueurs du jour. L’accrochage serré met en évidence la recherche d’un temps reconstruit, une sorte de renaissance perpétuelle porteuse d’une peinture au-delà de la représentation. 

Caroline Bachmann — Le temps retrouvé

La rencontre avec cette exposition de Caroline Bachmann est indissociable de la personnalité de Catherine Monney qui a ouvert le Locus solus chez elle, dans une maisonnette coincée entre des immeubles locatifs, à Prilly près de Lausanne. L’accès se fait par un petit jardin jusqu’à une large partie abritée. Là, parmi les vieux pots de fleurs et les étranges feuilles séchées d’agaves, le public assiste à des lectures, résonnances littéraires qui accompagnent chaque exposition. La porte d’entrée de la maison s’ouvre directement sur la cuisine, parmi les objets du quotidien et la cafetière, on découvre au mur un portrait de groupe : Catherine Monney aux côtés de Jean Crotti, Jean-Luc Manz, Christian Messerli, Robert Ireland et Alain Huck. La mixité d’un lieu de vie ouvert à l’art et au public n’est donc pas nouvelle pour celle qui avait investi en 1987 un appartement avec les membres fondateurs du collectif M/2 à Vevey. Aventure stimulante pour toute une génération d’artistes qui a été retracée en 2017 au Musée Jenisch. Dans le prolongement de la cuisine, en enfilade, une bibliothèque longe deux espaces : le Locus solus à proprement dit, une chambre de 3 mètres sur 4, et une pièce où sont présentés en permanence quelques travaux des artistes exposés, ainsi que l’ensemble des multiples qui ponctuent chaque exposition. Le concept est clair : l’artiste choisit un livre qui touche son imaginaire, des extraits sont mis en scène et joués par des comédiens le temps d’une lecture et, à la présentation de ses œuvres, s’ajoute la création d’un multiple de format A3. Comme le titre éponyme du roman de Raymond Roussel, le Locus solus est un endroit à part, où l’ambiance conviviale cherche à ouvrir et à rendre accessible la parole artistique.

La promesse d’un ailleurs
Pour Caroline Bachmann le choix d’un livre s’est révélé comme une évidence: ‹Le Temps perdu› de Marcel Proust. La lecture de cet auteur l’accompagne depuis ses vingt ans. En se replongeant dans le texte elle y a même trouvé quelques similitudes avec son travail, en particulier la reconstruction d’une réalité au cours de laquelle s’équilibre un sens, une découverte, lié à un moment passé. Tout comme ce paysage du bord vaudois toujours en mouvement qu’elle s’applique à figer en un équilibre pictural. Depuis la rive de Cully où elle habite, elle observe le panorama qui s’ouvre sur le Valais, le lac et les montagnes. Ce paysage a bercé son enfance et semble inscrit sur sa rétine. Du reste ses premiers dessins d’enfant sont des autoportraits en train de regarder par la fenêtre, elle passait là des heures à rêvasser. C’est que cette vue est aussi une invitation au voyage : il y a ce couloir en enfilade qui mène le Rhône dans le lac Léman, les hauteurs montagneuses qui s’échelonnent à l’horizon, la France et tout derrière l’Italie. Cette promesse d’un ailleurs appartient au sujet du tableau, de même que l’orientation à l’Est est la promesse d’une renaissance. L’artiste dessine la nuit ou le matin très tôt. Un peu comme dans un journal, elle esquisse régulièrement des croquis, note ses impressions, des couleurs, des odeurs, des bruits, les mouvements de l’eau ou du vent, pour décrire ce moment entre la nuit et l’éveil. Pourtant les peintures de Caroline Bachmann ne traduisent pas des perceptions, mais un décalage de la réalité. Une convergence formelle où la lumière de l’aube révèle une topographie particulière, d’où cette interprétation biaisée du réel.Elle travaille le tableau à l’huile, aborde le sujet lentement par fines couches transparentes, jusqu’à trouver l’équilibre. Il n’y a pas de matière. Elle épure les formes et produit des signes, une évidente simplicité qui invite à se perdre dans l’image, à observer les nuances de lumière ou à être accroché par des détails, comme dans ces impressionnants arcs-en-ciel ou ces étoiles dont pas une n’est identique. De même cet étrange reflet dans le lac, la loupe comme elle l’appelle, peut prendre toute sorte de dimensions, on peut inventer.

Le cadre peint
Passionnée par le digital dans les années 1990, Caroline Bachmann a toujours expérimenté la notion de passage entre deux états, des jeux de perceptions qu’on retrouve dans ses peintures actuelles. Elle a entrepris de longs séjours à l’étranger, notamment en Italie. C’est sa collaboration d’une dizaine d’années avec Stefan Banz qui a marqué son retour en Suisse au début des années 2000. De ce travail en commun est né des peintures et dessins d’après photographies, des représentations liées au sens hiérarchique des éléments d’une image. Un événement important de cette collaboration est la création de l’Association Kunsthalle Marcel Duchamp et de l’organisation du symposium Marcel Duchamp en 2010. L’artiste avait passé quelques jours à Chexbres en 1946 et découvert la cascade de Forestay qui est devenu le point de départ de son œuvre ‹Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage›. Pour Caroline Bachmann, c’est l’occasion de découvrir l’intérêt de Marcel Duchamp pour la peinture et en particulier pour des peintres figuratifs américains, dont la production tente de se dégager de l’influence européenne tout en valorisant une tradition américaine qui se cherche. En 2013, elle entreprend de faire les portraits de certains de ces artistes comme Milton Clark Avery ou Louis Michel Eilshemius qui lui a inspiré l’usage du cadre peint. Un motif déclencheur pour la réalisation de ses paysages, ça a résolu pour elle l’étiolement de la ligne d’horizon aux bords du tableau. C’est devenu un contenant, une invitation à la traversée dans un autre espace. Le cadre peint a évolué, il devient toujours plus subtil et en symbiose avec le paysage. A contrario des portraits peints et dessinés qu’elle avait faits auparavant, elle découvre une liberté à représenter un visage en entrant dans une espèce de psyché projetée. Elle poursuit depuis la démarche en s’intéressant aux femmes artistes qui l’entourent. Comme dans ses paysages, elle fait un croquis, annote et réinterprète ce qu’elle se souvient de cette présence. Et c’est cette dualité entre la représentation figurative et la relecture d’une réalité qui la fascine. Comme elle l’affirme, l’inframince existe. Le sens de la peinture est là, dans le décalage que représente l’interprétation de la réalité, plutôt que l’extraction de cette réalité. L’objet peint n’est peut-être pas si important, c’est plutôt cet espace dans lequel on entre.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Bis 
30.08.2019

Caroline Bachmann (*1963, Lausanne) vit à Cully et Berlin

Formation aux Arts Décoratifs de Genève
Retour en Suisse en 2003 après avoir vécu et travaillé quatre ans à Barcelone et onze ans à Rome
Depuis 2007 professeure à la HEAD Genève, responsable Option bachelor de peinture et dessin

Expositions et collaborations (sélection)
2018 Art en chapelles, Chemin de Croix, Église de l’Assomption de la Vierge, La Planée, France
2017 Espace dAm, Romainmôtier
2010 Fondation de la Kunsthalle Marcel Duchamp, une maquette investie par un artiste et qui se déplace. Elle a permis de financer le Symposium Marcel Duchamp en collaboration avec le Philadelphia Museum of Art et l’ECAL, Lausanne
2004–2014 Collaboration artistique avec Stefan Banz

Expositions personnelles (sélection) : Galerie Urs Meile à Pékin et à Lucerne; Musée Mathildenhöhe, Darmstadt; Kunstmuseum, Wolfsburg; Museum Schloss Moyland, Allemagne.

Exposition de groupe (sélection) : MCBA, Lausanne; MAMCO, Genève; Kunsthaus, Zürich
1997–2000 Collaboration au projet Oreste, participation d’Oreste à la Biennale de Venise en1999

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Caroline Bachmann 04.05.201930.08.2019 Ausstellung Prilly
Schweiz
CH
Künstler/innen
Caroline Bachmann
Autor/innen
Nadia El Beblawi

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