Arts visuels et danse — dans le miroir de l’autre

Halil Altindere · Ballerinas and Police, 2017, HD video, sound, 9 min 39, Courtesy Pilot Gallery, Istanbul

Halil Altindere · Ballerinas and Police, 2017, HD video, sound, 9 min 39, Courtesy Pilot Gallery, Istanbul

Halil Altindere · Ballerinas and Police, 2017, HD video, sound, 9 min 39, Courtesy Pilot Gallery, Istanbul

Halil Altindere · Ballerinas and Police, 2017, HD video, sound, 9 min 39, Courtesy Pilot Gallery, Istanbul

Alexandra Pirici · Re-collection, 2018, Biennale de l’architecture, Chicago 2019. Photo: Daris Jasper

Alexandra Pirici · Re-collection, 2018, Biennale de l’architecture, Chicago 2019. Photo: Daris Jasper

Fokus

Lorsqu’il codirigeait le Centre culturel suisse à Paris, Olivier Kaeser a largement déployé l’éventail des disciplines artistiques. Ces approches multiples ont conforté une réflexion qu’il veut mener actuellement, alors qu’il est curateur indépendant, sur les rapprochements, les croisements, les traversées communes de la danse et des arts contemporains. 

Arts visuels et danse — dans le miroir de l’autre

Qu’il soit présenté physiquement ou plastiquement, l’art du corps en mouvement pointe la porosité des frontières artistiques. Si l’on se tourne du côté des artistes au travers des siècles, la liste des peintres et des sculpteurs qui ont exploré le corps et le corps dans l’espace est imposante, une liste qui s’est notablement étoffée durant le 20e siècle. Mais, ce qui est tout à fait passionnant à étudier durant le siècle dernier, c’est la véritable rencontre des arts dont l’acmé de cette pluralité artistique fut, peut-être, les actions qui se déroulèrent à Black Mountain College au début des années 1950 avec la complicité de John Cage, Merce Cunningham, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Nam June Paik. Comme également les innovations du Judson Dance Theater à New York dans les années 1960 où les allers et retours esthétiques et formels entre plasticiens et chorégraphes sont incessants et où certains, comme Robert Rauschenberg, Yvonne Rainer, Robert Morris ou Trisha Brown se définissent autant comme plasticiens que comme chorégraphes. Durant les deux premières décennies de notre 21e siècle, de nombreux artistes ont enjambé les frontières des disciplines classiques, un nombre considérable d’expositions ont proposé une réflexion sur le croisement et l’imbrication des catégories. Nous en retenons une, en particulier, qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou en 2012, ‹Danser sa vie. Art et danse de 1900 à nos jours›, une exposition qui, organisée en en trois tableaux, reste certainement majeure dans son exploration des thématiques communes entre la danse et les arts visuels. C’est dans ce courant foisonnant que s’inscrit le projet d’Olivier Kaeser et de sa récente association Arta Sperto, intitulé ‹Dance First. Think later›. S’il s’est approprié ces mots de Samuel Beckett dans ‹En attendant Godot›, c’est pour le lien direct que l’écrivain établit entre action et pensée et la préséance de l’action. Le choc entre le sens originel de la déclaration théâtrale et la popularité acquise par cette citation – déclinée sur maints t-shirts, mugs ou tubes de crème pour les mains – lui paraît correspondre à l’amplitude des formes que le terme de « danse » désigne. « La danse est partout, tout le monde peut être danseur », aimait à dire Anna Halprin. De la danse populaire ou folklorique à la danse dite savante, de la spontanéité du mouvement à la technique rigoureuse, de la danse en solo à celle en groupe ou en foule, de la scène à la boîte de nuit, aux espaces citadins et à la rue, les frontières entre les pratiques chorégraphiques et la danse populaire ont été largement abolies depuis Merce Cunningham qui ne voyait aucune contradiction entre l’art et le divertissement. Focalisant son projet sur cet art du corps en mouvement, sa représentation comme sa mise en action, Olivier Kaeser l’aborde en l’ouvrant à toute la diversité de ce qui sous-tend les expressions du corps humain qu’elles soient sensuelles, conceptuelles, politiques, sociales ou identitaires. Pour cette ‹Rencontre entre danse et arts visuel› (sous-titre de l’exposition), il a choisi des œuvres créées dans l’histoire récente de ces vingt dernières années par une vingtaine d’artistes suisses, européens, américains et brésiliens. L’exposition sera aussi souple que son propos. Elle rassemblera, bien sûr des objets physiquement présents dans l’espace : sur le mode installatif, les grands miroirs d’Olivier Mosset et Jacob Kassay (‹Sans titre›, 2013–2020) qui, tout en évoquant une salle de répétition, réfléchissent l’ensemble des autres œuvres présentées. Loin du monumental de cette installation, Marie-Caroline Hominal, ouvre son champ d’action chorégraphique en bricolant avec ingéniosité de petites maquettes construites avec des matériaux récupérés, en lien avec ses chorégraphies ou pour le seul plaisir de laisser courir l’imagination dans un espace invitant un corps à s’y mouvoir (‹Maquettes en tout genre et pirouettes›). Le patient chercheur de documents, Pierre Leguillon organise un insolite Musée de la danse en valise avec des photographies trouvées sur Internet (‹La grande évasion I›, 2012). Autant photos de danse qu’évocatrices du mouvement, elles forment en résonance une manière de récit aléatoire qui se recompose dans l’esprit de chaque spectateur au fil des liens qu’il tisse lui-même. Quelques pièces s’apparenteraient plutôt à des objets mixtes croisant le concret et la performance. Ainsi la ‹Pièce distinguée no 54›, 2020, de La Ribot qui commence avec cette présentation une nouvelle série de ‹Pièces distinguées› : une « sculpture » aux allures de baraque dans laquelle, tel un atelier clandestin, deux personnes vont coudre, manger, se reposer sur un mode intermittent et évolutif tout au long de l’exposition. Exposées comme des motifs visuels, les ‹Jupes de Dervish›, 2020, de ­l’artiste, poète et chorégraphe Alex Cecchetti inviteront les visiteurs à les porter et s’essayer à l’exceptionnel tournoiement méditatif des Derviches tourneurs …

La mixité des pratiques
Installées comme un paysage d’images mouvantes, les vidéos sont multiples dans leur acception de ce que peut être le mouvement : explorant les relations entre les éléments de la sous-culture et de la haute culture en Turquie (‹Ballerinas and Police›, 2017, d’Halil Altindere ; interprétant corporellement la notation des mouvements et de l’espace ‹This Side Up›, 2008, d’Alexandra Bachzetsis, associée pour cette pièce à la graphiste Julia Born qui a réalisé un poster ; exprimant les violentes tensions sociales et politiques, les jeunes danseurs Krump (forme d’art né dans le ghetto noir de Los Angeles dans les années 1990) interprétant la transposition de l’opéra-ballet ‹Les Indes Galantes› de Jean Philippe Rameau (1735) par Clément Cogitore en 2019. Last but not least : la présence du corps physique en mouvement dans des performances chorégraphiques qui auront lieu dans l’espace de l’exposition mais aussi, pour accentuer les croisements, qui le déborderont pour habiter d’autres lieux. Celle de Lenio Kaklea, ‹A Hand’s Turn›, 2019, intime, ne sera vue que par un ou deux spectateurs à la fois. Dans des mouvements lents et discrets, elle expose les gestes de la lecture, expérience que le spectateur pourra prolonger en s’appropriant le livre et en le performant. C’est assis sur le sol que le corps de Gregory Stauffer, ‹Sitting›, 2020, travaillera le déplacement dans la découverte du rapport à la pesanteur, à la terre et à ses ressources pour en faire émerger notre rapport au monde. Le duo Gerard & Kelly, intéressé par l’architecture moderniste, interprétera au MAMCO une partition rythmée par des gestes correspondant à la position des chiffres sur le cadran d’une horloge, ‹Clockwork›, 2019 ; et c’est au Musée d’art et d’histoire que Alexandra Pirici, dans ‹Re-collection›, incarnera par le mouvement des objets fictifs ou non, formant une collection qui se constitue dans une mouvante évocation. L’exposition s’étendra jusque dans la rue avec la ‹Parade Genève› de Marinella Senatore. Une parade regroupant des groupes de danseurs comme des performeurs amateurs qui formeront un cortège animé des Bastions à la Vieille Ville lors de la Fête de la danse. Dans sa pluralité des approches, ce projet qui n’a aucune posture historiciste, aborde les différents registres de la création contemporaine en cherchant à mettre l’accent sur l’élément « trans » de transdisciplarité. Autrement dit il vise à apporter une réflexion sur la fluidité des disciplines et la vitalité de ce champ artistique qui ne cesse de se développer et s’enrichir.

Françoise Ninghetto, historienne de l’art, conservatrice honoraire, MAMCO Genève. f.ninghetto@bluewin.ch

→ ‹Dance first. Think later. Rencontre entre danse et arts visuels›, Le Commun, Bâtiment d’art contemporain, Genève, 21.8.–13.9.; avec La Bâtie/Festival de Genève, l’ADC/Association pour la danse contemporaine, le MAMCO, le Musée d’art et d’histoire, la Fête de la danse, Genève ↗ www.artasperto.ch

Bis 
13.09.2020

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