Pierre-Philippe Freymond, artiste dans les gènes

Pierre-Philippe Freymond · Sous-entendus, 2005. Installation au Château d´Arenthon, photo : Pierre-Philippe Freymond

Pierre-Philippe Freymond · Sous-entendus, 2005. Installation au Château d´Arenthon, photo : Pierre-Philippe Freymond

Pierre-Philippe Freymond · Chimère 1, 2004, Installation au Mamco. photo: Ilmari Kalkkinen

Pierre-Philippe Freymond · Chimère 1, 2004, Installation au Mamco. photo: Ilmari Kalkkinen

Fokus

Emmanuel Grandjean · Au Château d´Arenthon, ses piranhas secouent l´imaginaire des spectateurs. Rencontre avec une #&140;uvre passionnante où les arts plastiques se mêlent de génie génétique.

Pierre-Philippe Freymond, artiste dans les gènes

On compte sur les doigts d´une main les artistes équipés de pareil CV. Titulaire d´un master en génétique microbienne et d´un doctorat ès Sciences défendu à l´Université de Lausanne, c´est vers les beaux-arts que Pierre-Philippe Freymond a pourtant bifurqué. «À la fin de mes études, mon avenir était tout tracé. J´allais devenir manager dans l´industrie. Mais je me voyais mal diriger des équipes de scientifiques.» Tant pis pour le plan de carrière. Le biogéniticien embraye sur les arts plastiques. Un choix singulier pour celui qui troque d´un coup son travail de laboratoire contre celui de l´atelier. «En fait, pas vraiment. L´art m´ouvrait un nouveau champ d´expérimentation. À l´époque, je faisais déjà pas mal de modelage. Rodin, en particulier, m´intéressait. Il collectionnait les moules de mains, de pieds, de torses qu´il assemblait ensuite pour en faire des bronzes.» De la même manière que les briques d´ADN s´emboîtent pour fabriquer du vivant.

La réflexion autour de la domestication viendra juste après. Normal pour quelqu´un dont l´enfance campagnarde se déroule au contact étroit des animaux. Justement. À l´extérieur du Château d´Arenthon, siège de la Fondation pour l´art contemporain Claudine et Jean-Marc Salomon, Pierre-Philippe Freymond a recouvert un bassin d´une grille métallique dont le pourtour est bordé d´un large paillasson. Une eau «couleur glauque», précise l´initiateur de la pièce qui tient à rendre au mot son sens originel. «Au moyen-âge, il désignait un bleu teinté de vert et, partant, qualifiait la teinte des flots.»

Le visiteur qui s´y aventure attend donc que, sous le léger clapotis massivement protégé, surgisse une surprise carnassière. Mais n´observe rien d´autre que sa propre image renvoyée par le fond réfléchissant de l´aquarium en plein air. En cela, n´est-ce pas aussi le propre de l´onde que de refléter l´image de celui qui la regarde? On se souvient d´un certain Narcisse qui, à trop contempler sa jolie figure, en tomba amoureux et passa de l´autre côté du miroir.

On déconseillera toutefois de tenter la baignade dans ces eaux faussement dormantes. Un groupe de piranhas y fraye à la tombée de la nuit. «Le reste de la journée, ils se dissimulent au regard», explique l´artiste. Qu´importe d´ailleurs si les poissons restent invisibles. Chez Freymond, cette animalité à l´?uvre remet le cheval au milieu de l´écurie. En clair, l´artiste questionne ici le rapport que l´homme entretient avec ses frères inférieurs. «Un rapport que la domestication a complètement biaisé. Notre société a perdu le lien symbolique qui l´unissait jadis avec la nature.» Comme cet ânon empaillé que l´artiste exposait au printemps dernier à la Villa Bernasconi. «Il représente la bêtise. Il a même incarné le diable. Il a surtout été l´un des maillons essentiels de l´économie de l´Antiquité à la Révolution industrielle.» Un modèle technologique dépassé figé dans la pose que lui a donné l´empailleur. Comme une machine inutile désormais rangée des voitures.

À voir le petit âne inclinant sa tête atrophiée de nouveau-né, le visiteur pense aussitôt à Thomas Grünfeld dont les assemblages naturalisés donnent au génie génétique des allures d´inquiétantes féeries. Mais plus que chez l´artiste allemand qui joue en plein avec l´effet de surprise de ses chimères étranges, il y a chez Freymond une affaire de décalage. L´agnelet noir confortablement lové sur le fauteuil de son atelier genevois paraît en cela bien inoffensif. Mais qu´on l´accroche sur un mur, et voilà l´agneau aux boucles serrées qui devient une représentation du mal, tout mignon qu´il est.

Difficile de partager une même empathie avec le piranha. «Il rencontre pourtant un certain succès chez les aquariophiles», relève l´artiste. Diable, voilà que le pitbull de l´Amazone se retrouverait, et contre toute attente, promu animal de compagnie. Même s´il traîne dans son sillage un sévère casier judiciaire. Une mauvaise réputation entretenue aussi par le cinéma qui le gave de nageurs intrépides. Une renommée que la taxidermie contribue à exacerber en mettant en avant ses rangées de dents acérées «alors que dans la réalité, elles sont inclinées vers l´arrière», note Freymond pour qui le prédateur renvoie avec ironie au marché de l´art. «Mes piranhas sont des sortes de petits requins en zone de test.»

De la même manière, la porcherie de Carsten Höller, installée pendant la Docmenta X, chamboulait l´ordre des choses. Des cochons ou du spectateur, lequel des deux observait l´autre? Sous-entendu que les locataires roulant dans la soue de Kassel envisageaient ainsi la position du créateur au travail. Les deux artistes partagent d´autres point communs. Tous deux viennent de la biologie. Tous deux utilisent cette connaissance scientifique dans le champ de l´art contemporain. Quitte à forcer le trait à l´heure des organismes génétiquement modifiés et de la crise de la vache folle. Pierre-Philippe Freymond exposait en 2003, au Mamco, ses tulipes nourries à l´ADN de veau. «Ce qui dans l´absolu n´a aucun effet sur la croissance de la fleur.» Mais faisait, en revanche, cogiter les observateurs pour qui la manipulation du vivant s´incarne à la fois dans les dérives monstrueuses de Frankenstein et dans celles du Docteur Moreau. Et même si le spectateur n´imaginait quand même pas voir éclabousser un pelage tacheté sur ces corolles hollandaises, cette soudaine effraction biotechnologique venait semer le trouble dans ses certitudes. Manière de dire aussi qu´une partie des pièces de Pierre-Philippe Freymond active dans le cerveau du visiteur les zones primitives de la survie. On se souvient de cet atomiseur qui distillait dans l´espace d´attitudes une pleine bonbonne de phéromone humaine à qui des études récentes prêtent des vertus désinhibantes. Et tandis qu´à la rue du Beulet l´amour flottait dans l´air, on observait les pigeons du quartier picorer, sans le savoir, du maïs traité aux agents contraceptifs.

«Enchanté Château», une exposition proposée par le Mamco au Château d´Arenthon, Fondation pour l´art contemporain Claudine et Jean-Marc Salomon, F-74290 Alex, tél: +33 (0)4 50 02 87 52, jusqu?au 30 octobre.

Werbung