Jean-Damien Fleury — Fleury’s, une maison des stimulations

Fleury’s, vue de la table de travail: papiers découpés de la révolution culturelle chinoise, 1966;1ère édition du ‹Nouveau Christianisme de Saint-Simon›, 1825, et ‹Décision du comité central du parti communiste chinois sur la grande révolution culturelle prolétarienne›, 1966. Foto : Débora Alcaine

Fleury’s, vue de la table de travail: papiers découpés de la révolution culturelle chinoise, 1966;
1ère édition du ‹Nouveau Christianisme de Saint-Simon›, 1825, et ‹Décision du comité central du parti communiste chinois sur la grande révolution culturelle prolétarienne›, 1966. Foto : Débora Alcaine

Fokus

« J’essaie de trouver le truc pour que le spectateur s’active et se retrouve face à lui-même, à ses choix. Mes objets, ces résidus de matérialité ne sont pas grand-chose. L’essentiel me semble résider dans le vide qu’entourent ces stimuli, dans l’espace ­vacant où le spectateur pénètre », postulait Jean-Damien Fleury dans un entretien avec Michel Ritter en 1977.

Jean-Damien Fleury — Fleury’s, une maison des stimulations

Les années 2018–2019 ont vu une série de grèves s’emparer de la rue : grève du climat, grève des femmes, manifestation des étudiant.e.s et des réfugié.e.s. Elles nous ont rappelé que l’espace public reste un élément clé en politique. Nous opérons dans un monde hiérarchique dominé par l’économie et une loterie de naissance. Ces nouvelles protestations en Suisse ont réveillé les anciennes révoltes des manuels d’histoire. La question principale pour tous ces mouvements a été celle de la bonne forme pour être entendus. À Berne, à l’écart des centres politiques ou artistiques, une ancienne bâtisse Jugendstil protégée (1904) sert de siège aux investigations. Le projet débute avec l’idée simple de trouver une réponse dans la matière. Quel est le lien qui relie la matière à une révolution de la pensée ? Comment la matière peut-elle être utilisée dans un but collectif ? Quelles relations humaines peuvent se créer à partir d’elle ? Ces questions font parties des recherches menées par Jean-Damien Fleury dans son petit hôtel qui opère comme laboratoire des stimulations culturelles depuis 2014. L’association d’un laboratoire des stimulations et une maison d’hôtes paraît à première vue non-orthodoxe. Jean-Damien Fleury la dirige sans effrayer ses hôtes ni trop forcer sur son côté proprement artistique. Inutile d’espérer dans ces murs le shop qui y serait associé. À la place, vous trouverez des bibliothèques thématiques qui facilitent les recherches. L’initiative est indépendante ; la maison s’autofinance et n’est pas soumise aux critères de fréquentation, ni à une ligne directrice dans son programme. L’espace a l’avantage d’échapper à la logique de la culture consumériste. En sortant du circuit d’une production incessante, Fleury’s a gagné une liberté d’action. La maison entière est devenue un projet collaboratif constitué d’échanges humains (dans le cadre de la maison comme à travers le temps). Les projets artistiques qui s’y déroulent utilisent la structure de la maison. La cage d’escalier et les espaces de circulation servent de lieux privilégiés pour des parties de ces expositions. Il s’agit des endroits qui réunissent tous les usagers de la maison. Puis, ce sont les chambres mêmes qui servent de cadre à certaines interventions. ‹Tous les coups sont permis› est le nom du dernier grand chantier entamé par Jean-Damien Fleury. Diverses recherches effectuées par l’artiste dans le cadre de l’association Charlatan y sont aussi condensées (entre autres : les utopies, les rapports hommes-femmes, le postcolonialisme).

Tous les coups sont permis
Traditionnellement un vernissage sert à fixer un moment T du tableau. Dans le cas de ce chantier, le vernissage n’a servi que de coup d’envoi. L’exposition continue son évolution de manière organique. Son organisation change au fur et à mesure des découvertes et des rencontres. La cage d’escalier est ponctuée par une série de premières éditions qui retracent la pensée révolutionnaire. Un choix de livres encadrés forme un parcours physique où des auteurs de philosophie politique, artistes ou penseurs sont convoqués. Ces premières éditions reconstituent un chemin de la pensée, une archéologie. Les livres sont accrochés au mur comme des témoins de leur temps. Ils racontent une histoire collective. Dans cette ancienne maison d’aristocrates, ils s’approprient l’espace des portraits de famille. Sommes-nous dans l’espace privé ou dans l’espace public ? Les livres ont toujours occupé cette double fonction comme lieux du savoir. Après tout, une maison d’hôtes fonctionne aussi sur cette frontière floue d’un chez soi temporaire. Une maison qui est partagée avec des inconnus. L’exposition continue dans les chambres avec des révolutions. Au 1er étage, la chambre bleue accueille la Révolution française de 1789. Plus précisément, une production d’assiettes en faïence de Nevers, merchandising de l’époque, qui suivaient l’évolution des idées révolutionnaires et que les gens achetaient. L’imagerie symbolique tourne autour de ferments unitaires ou de la construction d’un monde plus juste. L’absence de symboles violents inscrits sur la terre cuite prouve que les populations révolutionnaires étaient bien moins violentes qu’on a voulu le faire croire, dit Jean-Damien Fleury. Dans ce cas chez Fleury’s, le travail poursuit presque une tradition d’antiquaire où l’histoire peut être racontée à travers l’image et les sources non-littéraires. La chambre Perzel présente les satires réalisées par Maïakovski lors de la révolution russe. Puis, le tour continue jusqu’à l’arrivée dans la chambre Pop qui présente les affiches de mai 1968 réalisées dans les écoles d’art et les universités françaises. L’installation d’une chambre liée à la Révolution culturelle chinoise était en cours lors de ma visite à Berne. Avec cette exposition Jean-Damien Fleury endosse plusieurs rôles : philosophe, sociologue, historien, historien de l’art, collectionneur, curateur, guide, etc. Tous ces rôles sont généralement des spécialisations. Et lui pratique la transdisciplinarité depuis longtemps. Bien entendu, ces projets sont réalisés avec des collaborations. Fleury compte sur les discussions, s’informe, s’associe à spécialistes, etc. L’échange proposé par ‹Tous les coups sont permis› fait une grande différence pour un spectateur. Le narratif duquel Jean-Damien Fleury se fait guide active des sources premières. Des histoires généralement absentes de nos manuels, car la production populaire, par exemple passe souvent pour du folklore. La présentation chez Fleury’s redonne une place aux productions alternatives dans une grande histoire. Dans les chambres, les sources premières occupent la place d’objets usuels. La production s’adresse à l’occupant.e de la chambre en permanence. Elle se mêle à sa vie en l’accompagnant dans sa routine. Dans ce cadre la source première n’est plus objet dogmatique dans une salle de musée où le spectateur est confronté à une lecture linéaire. Chez Fleury’s elles espèrent être un support de la pensée. L’espace public dans lequel se déroulent les révolutions est convié à l’intérieur. Ou est-ce l’intérieur qui se transforme en rue avec la production graphique ? Le savant mélange de cette fine frontière est le moment de rupture apporté par Fleury’s. Après tout, la propriété privée fait partie des premiers piliers sur lesquels repose notre système économique actuel. À la question : quelle est la bonne forme pour un mouvement social ? Nous répondons qu’un passage à Berne à travers cette exposition s’impose pour comprendre certaines batailles du 20ème siècle. L’adage ‹nul ne doit ignorer la loi› est bien connu. Peut-être est-il temps de le remanier en ‹nul ne doit ignorer l’histoire de nos lois›.

Débora Alcaine est historienne de l’art. debora.alcaine@gmail.com

→ ‹Tous les coups sont permis – Stratégies›, jusqu’au 30.11.
→ Prochaines activités de la maison Fleury’s : ‹Transmission›, Think Tank, 15.–18.11.
‹Tous les coups sont permis – Transmission›, Décembre 2019–Novembre 2020
Les visites sont ouvertes aux hôtes de l’hôtel et sur demande: info@fleurys.ch
www.fleurys.ch

Bis 
30.11.2019

Jean-Damien Fleury (*1960, Berne), vit à Fribourg et à Berne
1982–1984 Formation en philosophie et en histoire de l’art à l’Université de Fribourg et de 1984–1986 à l’Université de Paris I
2007 Céation de l’Association Charlatan à Fribourg
2014 Création du projet Fleury’s à Berne

Expositions personnelles (sélection) 
1998 ‹1Pain, 2Prix›, Belluard Bollwerk International, Fribourg
1999 Kinofoyer, Kunsthalle, Bâle
2002 ‹Impacts› avec Nika Spalinger, In Motion, CCCB Barcelone
2003 Jean-Damien Fleury, Stadtgalerie Berne
2004 Jean-Damien Fleury, ‹European Space›, Sculpture Quadrennials Riga ; Jean-Damien Fleury et Jean Ziegler, La Bâtie Festival, Genève

Exposition de groupe (sélection)
2001 ‹Hors sol, Künstlerische Plakat-Interventionen 1960–2000›, Plakatsammlung, MFGestaltung, Zurich, 2001
2002 ‹Gourmand› avec Jean Ziegler, Cittadellarte Fondazione Pistoletto, Biella
2003 ‹Mursollaici›, Centre Culturel Suisse, Paris ; ‹Critique is not enough›, Shedhalle, Zurich
2004 ‹I need you›, Centre Pasqu’Art, Bienne
2006 ‹Task Force Training 7› in Swiss Video programme, Tate Modern, Londres
2013 ‹Holes in the walls, Early Works 1948–2013›, Centre d’art Fri-Art, Fribourg

En tant que directeur artistique de l’association Charlatan (sélection)
2008 ‹Black Paris, Black Brussels›, Musée d’Ixelles, Bruxelles
2010 ‹Alienator on Tour›, Halle de la Gombe, Kinshasa, RDC
2012 ‹Remue-ménage›, Museu de Arte Moderna, Salvador de Bahia, Brésil
2015 ‹Paradis et utopies, ceci n’est pas qu’une exposition, leben in Mézières›, Musée du papier peint, Mézières

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