Mire — Projet d’art vidéo et numérique dans les gares

Nástio Mosquito ·No.One.Gives.A.Mosquito’s.Life.About.Portraits, 2019, Vidéo, couleur, son, 50’42’’ en boucle, Œuvre produite par le Fonds cantonal d’art contemporain, Genève. Photo : Serge Frühauf

Nástio Mosquito ·No.One.Gives.A.Mosquito’s.
Life.About.Portraits, 2019, Vidéo, couleur, son, 50’42’’ en boucle, Œuvre produite par le Fonds cantonal d’art contemporain, Genève. Photo : Serge Frühauf

Phoebe Boswell · Platform, 2019, Animation en time-lapse de 31 portraits, crayon sur papier, diffusion en boucle aléatoire double canal, 1er écran 18’40’’, 2e écran 25’50’’, Œuvre produite par le Fonds cantonal d’art contemporain, Genève. Photo : Serge Frühauf

Phoebe Boswell · Platform, 2019, Animation en time-lapse de 31 portraits, crayon sur papier, diffusion en boucle aléatoire double canal, 1er écran 18’40’’, 2e écran 25’50’’, Œuvre produite par le Fonds cantonal d’art contemporain, Genève. Photo : Serge Frühauf

Fokus

Les voyageurs du Léman Express peuvent découvrir des œuvres d’images en mouvement dans les cinq stations genevoises conçues par l’architecte français Jean Nouvel. Initié par le Fonds cantonal d’art contemporain, Mire est un parcours mêlant des productions tirées des collections publiques à des commandes spécifiques. 

Mire — Projet d’art vidéo et numérique dans les gares

Le regard des pendulaires ne sera désormais plus uniquement rivé à des écrans publicitaires, mais aussi à des œuvres d’art. Avec treize moniteurs disséminés dans les gares du nouveau réseau ferroviaire franco-suisse, l’image en mouvement s’invite auprès d’un large public, au cœur même de Genève. Les stations en grande partie souterraines offrent un contexte idéal pour placer des dispositifs de diffusion et inscrire l’art dans un développement urbain. Le Léman Express, inauguré en décembre dernier, a fait transiter près de 45’000 voyageurs par jour avant le début de la crise sanitaire, une affluence qui a de quoi séduire.
Un accompagnement artistique au sein des gares est une idée qui remonte à plusieurs années. D’abord pensé comme une extension de la Biennale de l’Image en Mouvement, le projet s’est révélé plus intéressant en activant les supports écrans toute l’année. Le Fonds cantonal d’art contemporain a donc décidé de présenter une programmation annuelle et d’accueillir des créations spécifiques pendant la manifestation du Centre d’Art Contemporain. Ce sera le cas lors de la BIM 2020 qui devait se tenir ce mois de septembre et qui aura lieu à partir du 26 janvier prochain.

De gare en gare
Le parcours inauguré cet été prend place dans les cinq gares signées Jean Nouvel. Le plus souvent pensées pour le lieu, les œuvres racontent par bribe des univers singuliers en écho à la mobilité de notre époque. La grande gare des Eaux-Vives abrite une installation de Roman Signer formée de deux écrans aux dimensions impressionnantes dressés au-dessus d’un grand escalier. ‹Treppen› reprend un thème entamé par l’artiste au milieu des années 1970 en Super 8. Pour l’occasion, l’homme âgé aujourd’hui de 82 ans a filmé sur place, superposant ainsi la réalité à l’image. Il y a des temps de pause où rien ne se passe, puis des objets – balles de ping-pong, kayak ou bâches de chantier simulant l’eau – apparaissent et dévalent ou remontent les marches. Ces actions attestent ou contrarient de façon amusante la relation de cause à effet. L’artiste ironise en apparaissant à l’image avec un gros ballon rouge gonflé à l’hélium qu’il fait remonter le long de la main courante.
Certaines pièces sont situées au-dessus d’un ascenseur comme ‹Prophecies of the Noosphere› de Lauren Huret qui est visible à l’extérieur depuis les abords du quartier des Eaux-Vives. Ce type de dispositif permet de signaler l’accès aux gares et répond à la volonté d’aller à la rencontre du public en incluant les œuvres au tissu urbain. Ici, l’artiste s’inspire de l’invention du World Wide Web en mettant en parallèle le Big Bang à l’origine de la formation du cosmos. Une allusion subtile au CERN à ­Genève, mais surtout un écho critique à cette technologie qui s’immisce discrètement dans nos vies et accompagne bien souvent nos activités de pendulaires. Une thématique essentielle chez cette plasticienne distinguée par un Pax Art Award, récent prix dédié à l’art digital.
Les œuvres peuvent prendre des dimensions différentes comme à la gare de Lancy-­Bachet, où les écrans s’articulent tout en longueur de part et d’autre des voies. Les surfaces de ‹Platform› s’animent des portraits dessinés par l’artiste ­Phoebe Boswell. Sa main trace pas à pas les visages de femmes et d’hommes, les âges et les ethnies se croisent. Les expressions de chacun se forment devant nos yeux, puis s’effacent pour faire apparaître un petit texte qui raconte la personne. L’animation aléatoire forme des rencontres improbables qui interpellent le public, explorent les questions que sont le métissage des origines et ce qu’un visage peut raconter de nos vies. C’est que l’artiste britannique ayant grandi loin de son Kenya natal est sensible aux liens identitaires et au thème récurrent de la migration.
Le son s’invite parfois dans les créations. Le voyageur est ainsi interpelé par la musique qui accompagne les images de l’artiste argentine Cecilia Bengolea, dont la pratique traduit un intérêt marqué pour les danses anthropologiques. ‹Triptyk› nous accueille au bas des escaliers donnant accès à la gare de Champel, vision tripartite sur une largeur de quinze mètres. Inspirées du dancehall, danse populaire jamaïcaine, et d’une chorégraphie de natation synchronisée, les trois sections d’images s’articulent de façon aléatoire. Après observation, une sorte d’étrangeté se dégage de l’œuvre. Les mouvements prennent alors une tournure spirituelle, en particulier lorsque les chorégraphies se mêlent aux conditions météorologiques et vibrent au son de la musique et de l’environnement sonore naturel.

Le patrimoine vidéo genevois
La relation avec le public est au cœur de la vidéo de Nástio Mosquito située à Chêne-Bourg, une gare magnifique complètement enterrée et pourtant lumineuse. À travers ‹No.One.Gives.A.Mosquito’s.Life.About.Portraits›, l’artiste angolais basé en Belgique interroge des hommes et des femmes habitant Genève, ainsi que des personnes travaillant dans le contexte du Léman Express. Tous et toutes parlent de leur ville, de leurs préoccupations et de leurs espoirs. En noir et blanc, au format portrait, les images racontent des vécus hétérogènes. Aux réponses se mêlent des textes, sorte d’énoncés qui questionnent nos propres ressentis et même nos idéaux. L’œuvre marque l’engagement sociétal très fort d’un artiste habitué à explorer les langages du film, de la musique et de la poésie.
Les choix novateurs de cette première programmation s’accompagnent également d’une mise en valeur du patrimoine vidéo genevois. Une occasion pour le public de voir des travaux plus anciens de l’histoire de l’art vidéo, pour laquelle la ville du bout du lac a joué un rôle pionnier grâce à la personnalité d’André Iten, initiateur de la Semaine Internationale de Vidéo en 1985 puis de la Biennale de l’Image en Mouvement. C’est ainsi l’occasion de voir ou revoir des pièces de Marion Tampon-­Lajarriette, de Ceel Mogami de Haas (à venir) et Mark Lewis.
Grâce à une sélection qui se renouvellera régulièrement sur dix ans, Mire pourra rythmer les attentes des voyageurs autant par des pièces de commandes que des œuvres vidéo et numériques issues des collections genevoises. L’originalité du projet n’est pas tant l’investissement des gares que l’utilisation d’écrans comme les cimaises d’une exposition publique sur le long terme. (→ p. 110)

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

→ Mire (Léman Express Genève–Annemasse), dès le 29 juin
www.ge.ch (→ mire)

Bis 
29.06.2020

Mire (Léman Express Genève–Annemasse)
Projet piloté par le Fonds cantonal d’art contemporain (FCAC), en collaboration avec l’Office de l’urbanisme (département du territoire) et le Centre d’Art Contemporain Genève.
Une borne interactive à côté de chaque écran fournit des informations sur le projet, l’artiste et l’œuvre.
Lancy-Pont-Rouge : Véronique Goël, Ceel Mogami de Haas (à venir), Marion Tampon-Lajarriette
Genève-Champel : Cecilia Bengolea
Lancy-Bachet : Phoebe Boswell, Vidya Gastaldon, Miriam Laura Leonardi
Genève-Eaux-Vives : Roman Signer, Lauren Huret
Chêne-Bourg : Nástio Mosquito, Carola Bonfili, Joëlle Flumet, Mark Lewis

Künstler/innen
Phoebe Boswell
Nástio Mosquito
Autor/innen
Nadia El Beblawi

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