Sylvie Fleury — Turn me on

Ciao Martin !, 2021, mannequin, imperméable, tshirt, 182 x 45 x 43 cm, Courtesy Karma International; Faster Bigger Better, 2022, néons, 114,5 x 120 cm, Courtesy Almine Rech, Karma International, Mehdi Chouakri, Sprüth Magers, Thaddaeus Ropac

Ciao Martin !, 2021, mannequin, imperméable, tshirt, 182 x 45 x 43 cm, Courtesy Karma International; Faster Bigger Better, 2022, néons, 114,5 x 120 cm, Courtesy Almine Rech, Karma International, Mehdi Chouakri, Sprüth Magers, Thaddaeus Ropac

Balenciaga Knife Pumps, 2019, Bronze plaqué nickel, 25 x 23 x 11, Collection Caroline Freymond

Balenciaga Knife Pumps, 2019, Bronze plaqué nickel, 25 x 23 x 11, Collection Caroline Freymond

Fokus

Avec la récente nomination de sa directrice, Sarah Cosulich, la Pinacoteca Agnelli à Turin vient de lancer sa nouvelle programmation d’expositions temporaires. Sylvie Fleury a été invitée à inaugurer ce projet qui relie l’art du vingtième siècle aux pratiques contemporaines. ‹Turn me on› est un parcours qui se développe du passé au présent. 

Sylvie Fleury — Turn me on

La Pinacoteca Agnelli est installée dans l’immense bâtiment du Lingotto dont elle n’occupe qu’une très petite partie. Autrefois ce fut l’un des principaux sites industriels de Fiat construit entre 1916 et 1923. Les chaînes de production se sont arrêtées en 1982 et en 1985 Renzo Piano a été chargé de la transformation du site avant qu’il ne devienne une friche industrielle. Le style des façades spécifique au type rationaliste italien a été respecté mais l’intérieur a été complètement transformé et accueille aujourd’hui, outre les bureaux des directions du groupe Fiat, centre de congrès, hôtels, bars, restaurants et galerie commerciale. Et, en 2002 la pinacothèque Giovanni et Marella Agnelli était inaugurée pour y présenter les œuvres de leur collection.
L’espace dévolu aux expositions temporaires n’est pas très grand mais Sylvie Fleury a su remarquablement bien jouer du parcours circulaire de l’enchaînement des sept salles. Chacune s’organisant comme un petit « tout », le choix des œuvres et leur installation conservant leur sens individuel tout en articulant une corrélation signifiante entre elles. D’emblée, le titre de l’exposition, ‹Turn me on›, au double sens, d’éveil et d’allumage, donne à l’exposition une tonalité de désir, de sensualité, en parfaite cohérence avec sa démarche qui, depuis ses débuts, traite de l’attirance pour la beauté des objets, en particulier ceux des créateurs de mode. Customisés, dans des médiums variés, ils ont fait irruption dans le champ de l’art. Mais ce qu’on approche le mieux dans cette exposition parfaitement maîtrisée c’est le renouveau des points de vue, la nouvelle lecture qu’offrent le rapprochement, la redistribution des éléments de sa production, sans cesse poursuivie.

L’impact des slogans
Ainsi la salle où sont présentés des sculptures – des œuvres non-récentes ou dans une nouvelle version – chacune présentée selon un display standard sur un socle mais issus d’univers différents. Minutieusement réalisés en métal doré ou en bronze, une paire de chaussures à hauts talons (‹Balenciaga Knife Pumps›, 2019) côtoie une paire de menottes dorées (‹Gucci handcuffs›, 2001–2002), une selle (‹Gucci Saddle›, 2002), un revolver devenu sèche-cheveux (‹Revolver›, 2009) une pile de revues encerclée d’une corde (‹Bold & Beautiful›, 2021) ou un boa en plumes (‹Deep & Dark (pearl grey)›, 2021. Protégés par un Plexiglas, de banals, les objets vus individuellement sont devenus précieux, objets de désir. Certes. Mais la lecture des grands néons apposés sur le mur (‹Please, no more of that kind of stuff›, 2007) provoque une autre résonance : une critique de la futilité et de la consommation, lecture renforcée par la localisation de la pinacothèque au-dessus d’une immense galerie marchande. Avec un clin d’œil à cette phrase laissée par un visiteur en commentaire lors d’une de ses premières expositions …
Avec des slogans tirés des publicités, sortes de pensées ready-made, ‹Faster Biger Better›, 2022, qu’elle inscrit en peinture murale ou réalise en néons – la graphie est toujours très étudiée – Sylvie Fleury crée des liens avec l’histoire de l’art formaliste ou conceptuel et le système de la mode – une vraie parodie de la série ‹Art as idea as idea› de Joseph Kosuth. Efficaces en eux-mêmes, ces slogans révèlent leur pouvoir catalyseur de signification lorsque l’artiste choisit de les mettre en regard d’autres œuvres. La capacité des phrases, dont certaines sont récurrentes dans son travail, est de revêtir une connotation différente selon le lieu. ‹Yes to all› est de celles-là, devenue presque un mantra dans son travail. L’installation de ce très grand néon sur la superstructure du Lingotto dégage instantanément son sous-texte : un propos ironique de la politique néolibérale qui fait foisonner les centres commerciaux devenus « lieu de pèlerinage » comme le dit l’artiste, semblable à celui qui est juste sous nos pieds. Pour le voir, il faut sortir sur le toit, sur la ‹Pista 500›, l’incroyable ex-piste d’essai des voitures Fiat réalisée entre 1923 et 1926 et aujourd’hui agréablement aménagée en jardin suspendu dédié à des installations artistiques où Sylvie Fleury a également installé une fusée ‹First Spaceship on Venus› émergeant d’un parterre de fleurs.

Retour sur soi
La femme est particulièrement visée par l’orchestration esthétique publicitaire des objets de luxe, de la mode, de la beauté, tout ce qui peut favoriser ses désirs, jusqu’à vouloir perfectionner son propre corps. Sylvie Fleury en souligne les codes avec habileté, irrévérence, souvent avec humour, toujours avec une grande liberté. Elle questionne la notion de séduction du consumérisme ou comment se construisent les valeurs, quels en sont les mécanismes et ne faut-il pas les confronter au patriarcat ? Elle nous tend un miroir sur le monde réel qu’elle nous incite à décoder. Le champ de l’art n’y échappe pas. Elle en explore l’histoire, un monde essentiellement machiste qu’elle ne se prive pas de malmener. Avec légèreté, humour et surtout une grande et joyeuse liberté, elle se saisit d’œuvres, souvent iconiques, de la modernité d’artistes qu’elle peut par ailleurs apprécier, et les féminise. En marchant avec des hauts talons sur les plaques de Carl Andre, en collant de la fourrure synthétique sur un tableau de Mondrian, en transformant un tableau abstrait en une palette de fard démesurée. Ou encore en ‹libérant› les lignes rectilignes verticales de Daniel Buren, les déformant en boursoufflures suggestives dans une peinture murale qui couvre l’entièreté des murs de la salle et au centre de laquelle elle a installé une cage dorée. Comment mieux signifier la place de la femme, artiste de surcroît ?
En 2008, Sylvie Fleury réalisait pour son exposition au MAMCO, une grotte (‹Be Good, Be Bad, Just Be !›, 2008) devenue œuvre permanente du musée. L’idée de réaliser une grotte comme espace interstitiel dans le musée lui était venue après un séjour en Sibérie durant lequel elle avait rencontré des chamans et vécu une étrange expérience, mystique, dans une grotte, un lieu de connaissance et renaissance de soi. La version réalisée pour ‹Turn me on› n’est plus un espace interstitiel mais permet de cheminer seul d’une salle à une autre. L’entrée a conservé sa forme organique féminine et, bien qu’il soit lieu de passage, il demeure moment d’expérience solitaire, de repli sur soi comme si, par ce temps intime et réservé, on se départait de l’attrait du pouvoir de séduction des objets pour se retrouver soi. Toute la démarche de Sylvie Fleury, qui extrait toujours les sujets qu’elle explore d’un contexte prédéfini, repose sur sa volonté énergétique de refuser tout cadre préétabli. Aussi léger, superficiel diront d’aucun, contradictoire qu’il puisse être vu, son travail, les relations qu’elle provoque, pousse à aller au-delà des apparences sans chemin balisé.

Françoise Ninghetto, historienne de l’art, conservatrice honoraire MAMCO Genève. f.ninghetto@bluewin.ch

→ ‹Sylvie Fleury – Turn me on›, Pinacoteca Agnelli, Turin, jusqu’au 15 janvier ; catalogue en préparation, sortie automne 2022 ↗ www.pinacoteca-agnelli.it

Bis 
15.01.2023

Sylvie Fleury (*1961, Genève) vit à Genève

Expositions personnelles récentes (sélection)
2022 ‹Sylvie Fleury›, Aranya Art Center, Qinhuangdao, Chine
2020 ‹She-Devils on Weels›, Galerie Thaddaeus Ropac, Paris
2021 ‹Night in White Satin›, Galerie Mezzanin, Genève
2019 ‹Sylvie Fleury›, Kunstraum Dornbirn ; ‹Chaussures italiennes›, Institut suisse, Rome ; ‹Hypnotic Poison›, Galerie Thaddaeus Ropac, Londres
2018 ‹LA Bouganvillia›, Karma International, Los Angeles
2016 ‹My Life on the Road›, Villa Stuck, Munich ; ‹Your Dress is More Beautiful›, Karma International, Zurich ; Galerie Mehdi Chouakri, Berlin
2015 ‹Eternity Now›, The Bass, Miami ; ‹C’est la vie !›, Galerie van Gelder, Amsterdam ; ‹L’oeil du Vampire›, Salle Crosnier, Palais de l’Athénée, Genève
 

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Sylvie Fleury — Turn me on 27.05.202215.01.2023 Ausstellung Torino
Italien
IT
Künstler/innen
Sylvie Fleury
Autor/innen
Françoise Ninghetto

Werbung