Alan Schmalz — Le bourgeonnement des rhizomes

Appareils de récréation, 2017, Solo Show, Forde, Genève © ProLitteris. Photo : Maria Trofimova

Appareils de récréation, 2017, Solo Show, Forde, Genève © ProLitteris. Photo : Maria Trofimova

The Distribution of Potatoes (Citizen’s parade), 2017, Vue de l’installation, Kiefer Hablitzel, Swiss Art Awards, Bâle © ProLitteris. Photo : Flavio Karre

The Distribution of Potatoes (Citizen’s parade), 2017, Vue de l’installation, Kiefer Hablitzel, Swiss Art Awards, Bâle © ProLitteris. Photo : Flavio Karre

Fokus

Dans le prolongement des projets qu’il a menés récemment, Alan Schmalz se propose de développer, à la Salle Crosnier, une installation combinant dessins, collages et sculptures. Cette  forme de narration veut se focaliser sur un questionnement de l’architecture et de l’urbanisme, en particulier dans la manière dont ces sciences façonnent l’habitat.

Alan Schmalz — Le bourgeonnement des rhizomes

Il y a une année à Forde, les ‹Appareils de récréation› d’Alan Schmalz provoquaient chez les visiteurs qui découvraient l’installation un vague sentiment de mésaise, toutefois assez rapidement réprimé par le double jeu auquel il nous invitait. De quoi s’agissait-il : de voir sans être vu, de guigner subrepticement à la nuit tombée dans les appartements des immeubles voisins. Mais le voyeur lui-même pouvait être épié par les visiteurs présents derrière une palissade trouée … D’autres éléments – dessins, mobilier, lumière, son – complétaient et enrichissaient les propos de l’installation. Lorsqu’il décrit et raconte cette exposition Alan Schmalz fait émerger les éléments qui fondent son travail récent et qui sont de vrais marqueurs de ses intérêts. L’art se nourrit de toutes sortes d’héritages et la diversité de ceux d’Alan Schmalz s’entrecroisent sans s’inquiéter : histoire de l’art, cinéma, littérature, architecture, urbanisme, politique, questions sociales. Avide de comprendre le monde, il travaille l’art avec une intentionnalité dirigée vers l’analyse du réel. On saisit dès lors bien pourquoi il trouve dans l’installation la forme artistique la plus appropriée à son projet. Il ambitionne à donner au spectateur l’expérience la plus grande en l’immergeant dans l’installation, notamment par un environnement sonore. Il conçoit ses pièces, toutes indépendantes qu’elles puissent être, pour les agencer dans une narration s’accordant à son point de vue. Un point de vue qui n’est toutefois pas univoque. Chaque spectateur en devient l’interprète et donne à ces variables proposées un sens qu’il construit selon ses propres connaissances, sentiments et souvenirs. Des installations, dit Alan Schmalz, qui sont comme des ‹poupées russes› (matriochkas) : les éléments s’emboîtant l’un dans l’autre, chacun formant l’anneau d’une chaîne. Il ne se prive d’ailleurs pas d’user du potentiel signifiant de chaque pièce en la plaçant (parfois en la modifiant quelque peu) dans un autre contexte, une autre installation dans laquelle la relation avec les autres objets induira un sens différent.

Architecture – urbanisme – pouvoir
Prenons la porte, par exemple. Collage-dessin, la porte – individualisée significativement par une petite étiquette autocollante numérotée – faisait partie de l’installation ‹The Distribution of Potatoes (Citizen’s parade)› présentée lors des Swiss Art Awards et qui lui valu le Prix Kiefer Hablitzel en 2017. On la retrouve en petit format cette fois mais prolongée d’un couloir, dans l’installation ‹Appareils de récréation› à Forde. La porte, élément d’architecture possédant un fort pouvoir d’évocation – ouverture vers un autre espace mais aussi son contraire la fermeture, passage du seuil – renvoie à sa fonction attachée à la variété des bâtiments dans lesquels elle est installée. L’architecture, pour Alan Schmalz, n’est pas neutre. La construction des espaces intérieurs comme extérieurs, la politique urbanistique sont des questions qu’il veut aborder dans leurs enjeux et conséquences directes. Sans imposer un avis catégorique contraignant – bien qu’on comprenne assez aisément d’où il s’exprime – il préfère ouvrir le débat sur ce qu’on peut globalement nommer la question du pouvoir. Incontestablement, l’installation ‹The Distribution of Potatoes (Citizen’s parade)›, symbolisait l’affirmation d’un pouvoir, quel qu’il soit. L’installation était composée en triptyque : tout d’abord une très haute potence à quatre bras, plantée dans un bloc de béton, à chaque extrémité parfaitement orientés était suspendue une humble pomme de terre transfigurée par sa réalisation en bronze ; menue, installée au sol, une plateforme portait en file serrée des petites têtes bien alignées, en béton, uniquement distinguées par leur couleur ; le troisième élément était accroché au mur, un dessin-collage sur lequel deux mains se tendaient en direction d’un groupe de portes fermées et, peut-être, d’un échappatoire possible vers le ciel.

L’effet papillon
‹Ensemble Bobby›, une installation présentée au Centre d’art contemporain en 2016 (lors des Bourses de la Ville de Genève) ferait aisément écho à la métaphore formulée par Edward Lorenz en 1972, ‹Le battement d’ailes de papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?›. L’installation se présentait comme un grand mobile : des grilles étaient accrochées au plafond par des ressorts, à ces grilles étaient suspendus un très grand nombre d’objets balançant au bout de leurs chaînes et ressorts. Toute l’installation traduisait un sentiment de mobilité. Qu’un seul de ces objets se mette à bouger et c’est tout l’ensemble qui se retrouvait à trembler. A y regarder de plus près, seuls quelques objets paraissaient neufs, à l’image de ce conventicule de profils de visage en bronze. Alan Schmalz pratique l’art économique (mais pas seulement) de la récupération – matériaux de chantier, bois, acier, béton, sacs plastique – associé au plaisir de la recherche et de la découverte d’un usage parfois inconnu et obscur. Il peut combiner ces matériaux à des matières organiques – pétales de coquelicots, pommes – qu’il laisse pourrir et se décomposer. Aussi étrangers par leur origine qu’éloignés par leur matérialité, un vieux ressort et un pétale de coquelicot sont quand même affectés de manière analogue par le passage du temps. L’usure pour l’un, l’éphémère pour l’autre. Cette manifestation d’une histoire déroulée, d’une durée incertaine, Alan Schmalz la traduit dans ses formes plastiques, telles ces petites têtes anonymes coincées en file d’attente dans la ‹parade des citoyens› ou le temps de l’errance de la grande figure de l’installation ‹Bezoumni Bratti› aux lourds pieds de béton enveloppés dans des sacs plastique troués qui marche vers un futur inconnu. Dans le théâtre d’Alan Schmalz, les ‹personnages› endossent leur rôle mais sont toujours susceptibles d’être appelés à participer à des scénarios différents.

Françoise Ninghetto est historienne de l’art et Conservatrice honoraire au mamco. f.ninghetto@bluewin.ch

→ Alan Schmalz, Salle Crosnier, Palais de l’Athénée, 18.1.–16.2. ↗ www.sociétédesarts.ch

Until 
16.02.2019

Alan Schmalz (*1987, vit et travaille à Genève et Marseille)
2014 Bachelor Arts visuel HEAD, Genève
2017 Prix Kiefer Hablitzel

Expositions personnelles
2019 Centre d’art le lait, Albi ; Duo show avec Timothée Calame, Weissfalk, Bâle ; Salle Crosnier, Société des Arts, Genève
2017 ‹Appareils de récréation›, Forde, Genève
2016 ‹Bezoumni Bratti›, Truth and Consequences, Genève

Expositions collectives
2018 ‹Hunter of Worlds›, Salts, Bâle ; ‹You have everything to learn, everyting that can not be learned›, Truth and Consequences, Genève
2017 ‹Allé›, Catherine Bastide, Marseille
2016 ‹Fortune Travaille›, avec Timothée Calame, Centre d’art de Neuchâtel, Neuchâtel
2015 ‹Mirror Effect›, The Box, Los Angeles

Exhibitions/Newsticker Datesort ascending Type City Country
Alan Schmalz 18.01.2019 to 16.02.2019 Exhibition Genève
Schweiz
CH
Author(s)
Françoise Ninghetto
Artist(s)
Alan Schmalz

Advertisement