Francis Alÿs — As Long as I’m Walking

The Green Line (Sometimes Doing Something Poetic Can Become Political, And Sometimes Doing Something Political Can Become Poetic), 2004, vidéo, couleur, son, 17’41’’, documentation d’une action, Jérusalem, Israël; en collaboration avec Philippe Bellaiche, Rachel Leah Jones et Julien Devaux, Courtoisie Peter Kilchmann, Zurich, et David Zwirner, New York, Londres, Paris, Hong Kong. Vidéo still : Francis Alÿs Studio

The Green Line (Sometimes Doing Something Poetic Can Become Political, And Sometimes Doing Something Political Can Become Poetic), 2004, vidéo, couleur, son, 17’41’’, documentation d’une action, Jérusalem, Israël; en collaboration avec Philippe Bellaiche, Rachel Leah Jones et Julien Devaux, Courtoisie Peter Kilchmann, Zurich, et David Zwirner, New York, Londres, Paris, Hong Kong. Vidéo still : Francis Alÿs Studio

Fokus

De ses premières actions menées à Mexico à celle réalisée sur un toit de Hong-Kong lors de son confinement, Francis Alÿs cartographie de son pas des territoires. Une pratique de la marche urbaine mise en relief dans l’exposition du MCBA Lausanne. Aux vidéos s’ajoute un large ensemble de dessins et de peintures, partie intégrante du processus poétique de l’oeuvre.

Francis Alÿs — As Long as I’m Walking

«As Long as I’m Walking, I’m not Choosing, I’m not Smoking [...] I’m not Falling [...] I’m not Crying [...] I’m not Talking...» ces phrases présentées en exergue de l’exposition
de Lausanne sont tirées d’une liste dactylographiée en 1992 par Francis Alÿs et placées jusqu’à aujourd’hui sous ses yeux dans son atelier. La marche est au coeur de son travail. Une pratique fondamentale que le MCBA propose de mettre en avant à travers des oeuvres de ces trente dernières années. La présentation s’articule sur deux étages, l’un réservé aux peintures et aux dessins explicite certains projets dont ceux effectués en Afghanistan, l’autre rythmé par des projections vidéo documente des performances menées en solitaire dans des villes européennes, asiatiques et centre-américaines. Ce survol focalisé sur des actions individuelles offre une belle lisibilité à un travail par ailleurs foisonnant.
Le texte mural reprenant les notations de tout ce qu’Alÿs ne fait pas quand il marche apparente sa pratique à une sorte de bréviaire. Pour la commissaire d’exposition
Nicole Schweizer, il souligne l’importance de la mobilité comme mise en condition pour créer une parenthèse de temps et se soustraire aux injonctions sociales et économiques de la productivité. L’artiste belge parvient ainsi à élever ses déambulations au rang de discipline poétique et d’acte de résistance. Comme il l’a évoqué à plusieurs reprises, son processus artistique est né d’un phénomène de réaction à l’environnement, tant physique que culturel, entamé dans les quartiers populaires de Mexico à la fin des années 1980. Après une formation d’architecte à Tournai et à Venise, il arrive dans la mégapole en tant que civiliste à la suite d’un tremblement de terre. Il arpente alors les rues et se découvre le besoin d’intervenir sur le tissu urbain, non pas en ajoutant mais en prélevant de la matière. Des actions minimales s’ensuivent et la ville devient dès lors son lieu de vie et son matériau de prédilection.

Des récits urbains
La vidéo la plus représentative de cette première période à Mexico est probablement ‹The Collector›, 1990–1992. L’action est simple et presque enfantine. Alÿs traverse la ville en traînant un petit chien à roulettes fait d’aimants pour attirer des débris sur son passage. Filmé de nuit, l’artiste déambule parmi la population, traverse une place animée par des musiciens, se perd dans les ruelles. La caméra capte ses pas, mais aussi un environnement fait d’ombres et d’éblouissements de phares de voitures. Le bruit de l’espèce de jouet se mêle aux bruits alentours, aux klaxons intempestifs et aux aboiements de chien. Ici, Alÿs met en place des récurrences deson approche créative. L’intervention est simple, apparemment détachée de son environnement et en décalage du rythme imposé par la ville. Une poétique de l’aléatoire qui glane de façon anodine les indices d’une époque et d’une société. Dans ce flux d’images, la rumeur s’invite en filigrane un peu comme des récits possibles. De manière démonstrative dans ‹Looking Up›, 2001, lorsqu’il se tient debout sur la Plaza de Santo Domingo et lève simplement les yeux au ciel comme pour observer quelque chose, une foule se forme progressivement autour de lui et scrute le vide tandis qu’il s’en va discrètement.
A contrario de ce geste minimal, ‹Paradox of Praxis 1 (Sometimes Making Something Leads to Nothing)›, 1997, se révèle une démonstration de l’effort inutile. L’artiste pousse un bloc de glace autour du centre de Mexico pendant plus de 9 h, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une flaque d’eau. En prenant un bloc de glace identique à ceux livrés chaque jour dans la ville, l’oeuvre tente une réflexion sur le non-sensdes économies du Sud, du labeur difficile de la plupart des habitants pour une survie précaire. Dans la même série, quelques années plus tard, ‹Paradox of Praxis 5 (Sometimes We Dream as We Live & Sometimes We Live as We Dream)›, 2013, prend des allures plus provocantes. À la frontière entre le Mexique et les États-Unis, dans une ville réputée pour sa guerre des cartels de la drogue et ses féminicides, l’artiste se lance la nuit dans une partie de ballon en feu. Il déplace la balle en donnant de légers coups de pied. Comme à chaque fois les plans vidéos multiplient les points de vue. La déambulation est étrange, sans but apparent et éclairée par cette fascinante lumière de feu. Le trajet détermine un environnement chaotique. Tentative possible d’introduire le rêve dans ce contexte terrible, comme le titre pourrait le suggérer. Alÿs ne commente rien, mais pose plutôt des questions ouvertes. La dimension politique est présente de façon allusive dans la plupart des récits de l’artiste, lequel privilégie néanmoins la polysémie poétique au commentaire frontal. Une évidence dans ‹The Green Line (Sometimes Doing Something Poetic Can Become Political, And Sometimes Doing Something Political Can Become Poetic)›, 2004. L’action réalisée à Jérusalem reprend le tracé de « la ligne verte» reconnue en 1949 comme étant la ligne de démarcation entre Israël et la Palestine et transgressée depuis 1967. Il marche ainsi deux jours du Sud au Nord de la ville en suivant le tracé et laissant négligemment couler de la peinture verte d’un pot percé. Il passe devant des soldats indifférents, des enfants qui jouent ou des adultes déconcertés, l’un d’eux cherchant même à effacer cette frontière dérisoire réactivée le temps de l’action.

Des notes de voyage
Bien que les vidéos constituent le point fort de l’exposition, il y a une large présentation de dessins et de peintures qu’Alÿs réalise le plus souvent sur le lieu de ses projets. Le bel ensemble montre une oeuvre balancée constamment entre la réalité des vidéos et l’imaginaire de notations graphiques. Une complémentarité étonnante. Les croquis des objets ou des personnes, sont complétés de plans scénographiques, de notations de couleurs et de collages. Ils semblent une tentative de codifier la masse d’informations contradictoires qu’absorbe l’artiste en parcourant parfois des territoires en conflit. Une façon de libérer probablement le trop-plein de réalité auquel il est confronté. Alÿs s’est rendu huit fois en Afghanistan entre 2010 et 2014, notamment en tant qu’artiste de guerre détaché au sein de la Task Force de l’armée britannique. Il en tire des peintures abstraites qui reprennent les insignes militaires. Sans didactisme, les oeuvres d’Alÿs conjuguent les niveaux de lecture. Dans ce corpus énorme, il pointe peut-être certaines tonalités de nos villes, à l’instar de ‹Railings›, 2004, où il fait raisonner Londres en frottant une baguette de tambour le long de grilles, il en révèle un son spécifique tout en questionnant nos espaces de liberté.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle. nadia.elbeblawi@gmail.com

→ ‹Francis Alÿs – As Long as I’m Walking›, MCBA Lausanne, 15.10.–16.1.; catalogue de l’exposition Co.-éd. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et JRP Editions, Genève, 2021 ↗ www.mcba.ch

Until 
16.01.2022

Francis Alÿs (*1959, Anvers, Belgique) vit et travaille à Mexico, Mexique

Expositions personnelles (sélection)
2020 Espacio de Arte y Memoria, Bogota ; Tai Kwun Center for Heritage & Art, Hong Kong
2018 Rockbund Art Museum, Shanghai
2017 Art Gallery of Ontario, Toronto
2015 Museo Tamayo Arte Contemporáneo, Mexico; Museo de Arte Latinoamericano, Buenos Aires
2013 Museum of Contemporary Art, Tokyo
2011 Museum of Modern Art, New York
2010 Tate Modern, Londres

Expositions collectives (sélection)
2022 Pavillon belgique de la 59e Biennale de Venise
2018 Biennale de Shanghai
2017 Pavillon irakien de la 57e Biennale de Venise
2012 dOCUMENTA (13) à Cassel et Kaboul

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