Laurence Bonvin — Un temps vertigineux

Post Tōhoku, 2015, une photographie de la série

Post Tōhoku, 2015, une photographie de la série

Chacabuco, 2017–19, une photographie de la série

Chacabuco, 2017–19, une photographie de la série

Fokus

Dans le prolongement d’une résidence, la photographe et réali­satrice Laurence Bonvin présente au Manoir de Martigny la pièce inédite ‹Aletsch ­Negative›. L’exposition articulée autour de ce dispositif immersif rassemble des travaux dont les paysages alpins montrent des environnements arides qui impactent déjà certains habitats périurbains. 

Laurence Bonvin — Un temps vertigineux

‹Moving Still› est la première grande présentation valaisanne de cette native du plateau de Crans-Montana. L’occasion s’est présentée avec sa participation au projet collectif initié par l’artiste Séverin Guelpa qui emmène des artistes et des spécialistes de disciplines diverses en expédition sur des lieux aux enjeux environnementaux majeurs. En été 2018, la troisième édition de ‹MATZA Aletsch› a pointé à nouveau la lente agonie des territoires de glace et l’urgence de changer nos comportements. L’expérience s’est révélée une véritable découverte pour Laurence Bonvin et ce qui devait être une intervention minimaliste est devenue une œuvre en soi. Le questionnement de la nature dans son rapport à l’être humain répond à certaines préoccupations de ses travaux précédents. Lien que se propose de souligner l’exposition au Manoir de la Ville de Martigny. Depuis près de trois décennies, l’artiste voyageuse arpente les continents, en particulier les abords des villes, à la rencontre de ce qui peut transformer les hommes et leurs habitats. Elle parcourt l’Europe, l’Afrique du Sud, le Chili ou le Japon en quête des zones de ségrégation urbaine. Les frontières et banlieues dévoilent ainsi des environnements en transition où se devinent les profondes transformations du monde de demain. À chaque fois ce sont des allers et retours pour tisser des relations avec les gens jusqu’à comprendre la situation autant sociale, politique, qu’environnementale. Il ne s’agit pas de capter une actualité mais plutôt des phénomènes à long terme. Une démarche qui apparente le processus de création à celui du documentaire tout en approchant la pratique de la photographie et du film de façon originale.

La dimension de l’enfermement
Avec le glacier d’Aletsch s’est posé la question de mettre en avant la nature, de proposer quelque chose de l’ordre de la sensation. Laurence Bonvin voulait absolument éviter l’évidence d’un paysage montré tel quel. Lors de l’expédition, elle est descendue dans les moulins, ces sortes de puits taillés dans la glace par l’eau et qui se ramifient en multiples galeries. Les clichés pris dans ces cavités ont été retravaillés de façon à perturber notre perception et nous rendre réceptif à la douceur des formes. La photographe s’est souvenue des négatifs qu’elle développait autrefois. Elle a donc inversé les tons et créé des images où les valeurs sombres sont en réalité les valeurs claires. Le blanc glacial prend ainsi des couleurs brunes et chaleureuses, évocation d’un corps cristallin avec paradoxalement quelque chose d’organique, un peu comme un être vivant dont on ausculterait l’intérieur. Ce passage entre intérieur et extérieur revient dans plusieurs travaux. ‹Chacabuco› est une ancienne ville du Chili qui s’était développée grâce à l’exploitation des mines de salpêtre qui servait d’engrais et de poudre à canon avant la Seconde Guerre mondiale. Une apogée urbaine qui s’est éteinte avec la production de nitrate synthétique, puis la réaffectation de l’endroit en camp de détention et de torture sous la dictature de Pinochet. Ville fantôme et complètement excentrée, elle a été découverte par l’artiste d’abord à travers la trilogie sur l’histoire chilienne du cinéaste Patricio Guzmán. Une implication historique qu’elle est parvenue à transmettre avec les prises de vue des murs des maisons. Un immense wallpaper nous place face au cadre d’une fenêtre d’où l’on voit en enfilade les ouvertures laissées par les portes des autres habitations. Une surprenante mise en abîme qui nous balade d’un logement à l’autre. L’absence des toits permet un éclairage identique partout, on a alors un effet de compression des volumes et on ne sait plus très bien si on regarde des intérieurs ou des extérieurs. À cette compression de l’espace s’ajoute celle du temps, d’un lieu marqué par les histoires d’hommes et de femmes sur fond d’événements politiques et économiques traumatiques. Cette série fait lien avec ‹Blikkiesdorp›, zone de relogement temporaire créé en Afrique du Sud près de l’aéroport de Cap Town et qui perdure. Résultat d’une migration forcée liée à la Coupe du Monde de football de 2010, ce déplacement touche des populations pauvres issues principalement des immigrations indiennes et malaisiennes fortement marginalisées et souvent problématiques de la société sud-africaine. Laurence Bonvin s’est d’abord intéressée à la structure même du lieu qui ressemble plus à un camp d’internement qu’à une zone de logement : rangées régulières d’habitations en tôle ondulée de 3 mètres sur 6, toilette et point d’eau pour 4 unités. Ces cellules uniformes placées au milieu de nulle part et entourées d’une barrière avec deux accès surveillés font resurgir le sentiment d’une politique de mise à l’écart portée par le souvenir de l’Apartheid.

La présence du son
Interpellée par les habitants qui tentaient d’améliorer leurs conditions, elle s’est intéressée aussi à leur manière de vivre et tourné le film ‹Sounds of Blikkiesdorp› en 2014. La caméra glisse d’un intérieur à l’autre, on découvre les occupations quotidiennes des gens, séquences anodines que la caméra capte au fil de son travelling. Lors du tournage, Laurence Bonvin entendait la musique qui venait des environs d’où l’envie de l’inclure pleinement et transmettre ainsi que la question spatiale n’est pas seulement une question de mètres carrés, mais aussi d’exposition à la communauté. Le son joue également un rôle déterminant dans le projet ‹Aletsch Negative› qui comprend quatre animations photographiques qui recréent l’activité du glacier en accéléré. Les ruissellements, les chutes ou les clapotis d’eau accompagnent les quatre mouvements visuels. Les dispositifs nous immergent à l’intérieur du corps de glace, une promiscuité qu’on pense infinie, puis tout à coup c’est le silence. Laurence Bonvin révèle des phénomènes de transformation de l’homme et de l’environnement qui se jouent sur une échelle temporelle qui n’est pas toujours à mesure humaine, comme en témoignent les deux grands formats tirés de la série ‹Post Töhoku›. La côte japonaise, autrefois touristique, dévastée par le tsunami de 2011 et contaminée par les fuites radioactives de Fukushima, porte des stigmates indélébiles. Le paysage, pratiquement sans verdure et défiguré par une immense digue, énonce subtilement les éléments de ces changements. Sous l’évidence poétique se perçoit la difficulté de reconstruction. L’artiste parle d’un temps vertigineux, d’une évolution préoccupante dont les conséquences tant environnementales que politiques sont engagées pour longtemps.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Until 
01.12.2019

Laurence Bonvin (* 1967, Sierre), vit et travaille à Berlin et en Suisse
Diplômée de l’École Nationale de la Photographie, Arles
Depuis 2002, professeur de photographie à l’ECAL, Lausanne

Expositions personnelles (sélection)
2013 ‹Passing›, MAMCO, Genève
2011 ‹In/Out›, Photo Workshop Gallery, Johannesburg
2010 ‹On the Edges›, Centre Photographique d’Île-de-France, Pontault-Combault, Paris
2008 ‹On the Edges of Paradise›, Centre de la photographie, Genève
 

Exhibitions/Newsticker Date Type City Country
Laurence Bonvin, Moving Still 06.09.2019 to 01.12.2019 Exhibition Martigny
Schweiz
CH
Artist(s)
Laurence Bonvin
Author(s)
Nadia El Beblawi

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