Mai-Thu Perret — Des histoires au féminin

Mai-Thu Perret · Sans titre, 2015, 9 néons, H 100 cm ; Ø 65 cm, court. Galerie VNH, Paris, sur les murs : céramiques émaillées, 2007–2017. Photo : Annik Wetter

Mai-Thu Perret · Sans titre, 2015, 9 néons, H 100 cm ; Ø 65 cm, court. Galerie VNH, Paris, sur les murs : céramiques émaillées, 2007–2017. Photo : Annik Wetter

Mai-Thu Perret, 2018. Foto: Annik Wetter

Mai-Thu Perret, 2018. Foto: Annik Wetter

Fokus

Le Mamco consacre l’entier de son premier étage au travail de la genevoise Mai-Thu Perret : le parcours rétrospectif révèle une artiste surtout attirée par les marges de l’histoire de l’art. Sa production se joue des références culturelles et propose un nouveau rôle aux femmes, empruntant ou inventant des histoires où elles deviennent souveraines. 

Mai-Thu Perret — Des histoires au féminin

Tout commence avec ‹New Ponderosa Year Zero›, une communauté autonome formée uniquement de femmes qui veulent échapper à la société capitaliste et instaurer un nouvel ordre social. Pour cela, elles s’installent dans le désert du Nouveau-Mexique et décident de tout réinventer : objets utilitaires, décors, meubles. Leur histoire s’écrit par bribes et leurs réalisations sont montrées au fil d’expositions. Cette fiction imaginée par Mai-Thu Perret au début de sa carrière, il y a une vingtaine d’années, se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Au départ, c’était un désir d’écriture. Plusieurs textes, extraits narratifs, alimentent le projet en racontant la vie ou les désirs de chacune des protagonistes du groupe. En parallèle, l’artiste crée des pièces qui seraient la production de cette communauté. Un work-in-progress dont elle a eu besoin pour exprimer nombre de ses préoccupations et peut-être mettre une distance entre elle et ses œuvres. Avec cette communauté imaginaire, elle parle de la place tenue par les femmes dans des environnements sociaux et artistiques majoritairement masculins, mais également du leurre que constitue la liberté d’inventer. De petites céramiques noires, censées avoir été produites par la communauté, offre un étalage de sculptures abstraites et figuratives. Tiré de la série ‹25 sculptures of pure self-expression› présentée une première fois à la Galerie Francesca Pia en 2003, l’ensemble révèle l’incapacité à véritablement sortir des moules culturels occidentaux. Pour l’artiste, l’expression libre qui devrait être manifeste avec la céramique, médium malléable par excellence, reste inconsciemment imprégné des catégories sociales, politiques et psychanalytiques de chacun.

Des tableaux vivants en mouvement
Cette communauté de femmes fait également écho aux utopies du tournant du XXe siècle et au rêve des avant-gardes de créer un modèle artistique pour une nouvelle société. Un développement vers la modernité auquel de nombreuses femmes ont participé, même si l’histoire a bien souvent oublié leurs noms. Passionnée par cette période, Mai-Thu Perret se débrouille pour les redécouvrir, pas seulement dans le sens d’une revendication féministe, mais bien dans celui d’un travail de réécriture élaborée dans différents médiums. La performance est une approche récurrente et le point de départ de l’installation ‹An Evening of the Book› présentée une première fois à la Biennale de Lyon en 2007. La prestation filmée à la Kitchen de New York est inspirée d’une chorégraphie de Varvara Stepanova, artiste du constructivisme russe engagée dès 1920 dans un art au service de la Révolution. Imaginée à partir de photographies, la scénographie est une interprétation libre qui mêle l’évocation du livre ‹moderne› à des éléments originaux comme l’intrusion d’immenses virgules. Le télescopage entre espace réel et onirique est suggéré par les gestes élémentaires des danseuses qui performent à la manière de tableaux vivants en mouvement. La projection en trois parties se fait en silence sur un papier peint aux motifs constructivistes. A la fin du cycle, dans la phase de lumière, les trois écrans se vident d’images et la partie sonore intervient. S’élève alors une musique et un chant, souvenir d’un projet entamé avec Steven Parrino, quelques mois avant son accident mortel en 2005. L’hommage est discret et envoûtant. L’installation comprend aussi un tapis au sol peint selon un processus systématique, évoquant un peu les taches de Rorschach. Cette première réalisation sera le début d’une série de peintures sur tapis placée au mur. L’approche désacralisée de la toile correspond à la recherche d’une matérialité nouvelle. Plusieurs versions sont exposées et offrent à chaque fois un rendu surprenant. Selon l’absorption des fibres, les surfaces forment comme des craquelures avec un effet presque dérangeant, à la fois tactile et non tactile.

Un jeu des catégories
Mai-Thu Perret se joue des catégories artistiques en proposant dans une institution muséale une production réalisée avec des techniques artisanales. Céramique, textile ou rotin deviennent dignes d’interpréter des œuvres d’art. Sans prestige et plutôt considérés comme typiquement féminin, ces procédés acquièrent avec l’artiste un nouveau statut. L’expérimentation de la céramique est même essentielle dans sa production. Elle aime l’extrême souplesse de la terre crue, quasi éternellement recyclable, tout comme sa pétrification après le passage au four qui la laisse au final toujours un peu à l’extérieur de l’œuvre fossilisée et réfléchissante. Un bel accrochage au mur est visible au Mamco, en particulier les empreintes de perruque – évocation féminine par excellence – qui exprime cette tension paradoxale de l’élasticité du vivant face à la fossilisation minérale. Ce jeu des catégories se retrouve aussi dans une immense théière, sorte de parodie du musée puisqu’une série de peintures est accrochée à l’intérieur, un peu comme un pavillon d’exposition à la forme dérisoire. Cette immense théière déroute par ses dimensions : c’est elle qui est trop grande ou c’est nous qui sommes devenus trop petits. Le déplacement d’échelle inspiré du fameux roman de Lewis Carroll se retrouve également dans d’autres travaux, tel le ‹Dada Bowl› de Sophie Taeuber-Arp reproduit en grande taille et confectionné en rotin.

Évocation d’un jardin zen
Le sens parodique n’est jamais très loin de ce travail. Rien n’est tragique, même ‹Les Guerillères› offrent leur féminité à la guerre avec des matériaux en céramique, bronze, papier mâché, silicone, rotin et polyester. Inspirée des résistantes kurdes de la guerre en Syrie et d’une nouvelle éponyme écrite par Monique Wittig en 1969, cette armée de combattantes surinvestie de leur exemplarité se présente comme des icônes. Dans la salle la plus récente Mai-Thu Perret montre trois cloches en bronze en forme d’organes humains : utérus, poumons et cœur. Cet ‹Eventail des caresses › peut être manipulé et produire un son. Les sculptures placées devant une palissade noire, inspirée d’un jardin zen à Kyoto, composent une image surréaliste et onirique, elles évoquent une production sans âge et les instruments d’un possible rituel. Une réinterprétation cérémoniale que Mai-Thu Perret abordera probablement dans sa prochaine exposition prévue à Bristol, où elle se penchera sur l’histoire de la sorcellerie.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Until 
03.02.2019

Mai-Thu Perret (*1976, vit à Genève)
Formée à la littérature anglophone à Cambridge (GB), elle a vécu à New York où elle a travaillé dans les ateliers de John Tremblay et Steven Parrino.
Enseignante à l’HEAD depuis 2008.

Expositions personnelles (sélection)
2019 Spike Island, Bristol, GB
2018 Mai-Thu Perret, Mamco, Genève,
2017 ‹Féminaire›, David Kordansky Gallery, Los Angeles
2011 Haus Konstruktiv, Zurich ; Kunsthaus d’Aarau
2006 ‹Apocalypse Ballet›, Galerie Barbara Weiss, Berlin
2001 ‹Land of Crystal›, Le Studio, CAN, Neuchâtel

Expositions collectives (sélection)
2018 ‹Cellular World : Cyborg-Human-Avatar-Horror›, Gallery of Modern Art, Glasgow
2017 ‹Medusa›, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
2011 Biennale de Venise
2006 ‹Solid Objects›, Chisenhale Gallery, Londres (avec Valentin Carron)
2004 ‹None of the Above›, Swiss Institute, New York

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MAMCO Genève Switzerland Genève
Exhibitions/Newsticker Datesort ascending Type City Country
MAI-THU PERRET 10.10.2018 to 03.02.2019 Exhibition Genève
Schweiz
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