MCBA Lausanne — Un musée qui célèbre l’esprit de résistance

Zanele Muholi · Thathu I, The Sails, Durban, 2019, de la série ‹Somnyama Ngonyama› [Salut à toi, lionne noire], papier peint, Courtesy Stevenson, Amsterdam/Cape Town/Johannesburg et Yancey Richardson, NY

Zanele Muholi · Thathu I, The Sails, Durban, 2019, de la série ‹Somnyama Ngonyama› [Salut à toi, lionne noire], papier peint, Courtesy Stevenson, Amsterdam/Cape Town/Johannesburg et Yancey Richardson, NY

Sigalit Landau · Barbed Hula, 2001, vidéo, couleur, son, 1’48’’, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris

Sigalit Landau · Barbed Hula, 2001, vidéo, couleur, son, 1’48’’, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris

Fokus

Avec cette exposition collective, la dernière organisée en tant que directeur du MCBA, Bernard Fibicher questionne le rôle du musée dans une dynamique de résistance. Sa vision d’un lieu hors norme nous invite à prendre conscience de situations critiques et à entrer en résonnance avec les œuvres, sortes de narrations alternatives des violences du monde. 

MCBA Lausanne — Un musée qui célèbre l’esprit de résistance

Pour son départ à la retraite, le directeur du MCBA a réuni dans une exposition collective les travaux de quatorze artistes explorant des modes de résistance. Avec ‹Résister, encore›, Bernard Fibicher signe un parcours marqué à la fois par ses affinités pour certaines personnalités qui ont jalonné sa carrière et par sa vision du rôle d’un musée. Fort de l’expérience de plus d’une centaine d’expositions, le Valaisan a imposé sa réputation des deux côtés de la Sarine. Il a en particulier donné de la visibilité à l’art contemporain africain et chinois. Pour mémoire, les expositions bernoises ­‹South Meets West›, 2000, ou ‹Mahjong – Collection Uli Sigg›, 2005. À la tête du musée de Lausanne depuis 2007, il a poursuivi sa curiosité pour l’art non occidental en donnant voix à Nalini Malani (2010) ou plus récemment à Ai Weiwei (2018). Tenace et diplomate, il est aussi celui qui a su mener à terme le projet de Plateforme10.
Deux étages et l’Espace Projet développent la thématique de l’exposition dans une dynamique positive de la résistance, soulignée par la présence du mot « encore » dans le titre. L’inspiration est venue de l’actualité, du constat que tout un chacun manifeste toujours plus souvent son opposition, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en descendant dans la rue. Les fractures sociales, mais aussi les guerres, les dégâts du capitalisme néolibéral, la méfiance envers les autorités politiques ou les privilèges systémiques poussent un nombre croissant de personnes à réagir et à exercer une pression par un flux important d’informations et d’images non officielles. Dans ce contexte, Bernard Fibicher a choisi de montrer des œuvres se frottant au réel, dénonçant des conditions violentes sans pour autant verser dans l’illustration. Un fil thématique à la frontière des relations entre art et politique, une approche où l’acte de création devient une résistance en soi. Le musée fonctionne alors comme un lieu privilégié, garant à la fois de l’apprentissage de la perception et de l’expérimentation de la résistance face aux normes.

Une ouverture aux cultures du monde entier
Résister, c’est également ouvrir son regard sur d’autres cultures, s’écarter de ses propres acquis. Des artistes en provenance d’Inde, d’Afrique, de la Corée du sud, du Mexique, entre autres, démontrent leur force de résistance à travers la construction de narrations alternatives. Parfois de manière très directe, comme chez Miriam Cahn dont les peintures et dessins interpellent physiquement et peuvent être reçus tels des coups de poing. Dans ‹Wut›, 2013, c’est même littéralement que la bâloise dessine cette envolée du poing dans la figure. Une colère face aux agressions, colère qui est aussi le moteur de sa créativité compulsive et d’une vitalité gestuelle peu commune. Chez Teresa Margolles, la violence se transforme. Son travail thématise la mort en redonnant vie à des étoffes, linceuls dans lesquels des femmes assassinées dans différents pays d’Amérique latine ont été enveloppées. Sur les tissus imprégnés de taches de sang, des femmes sont invitées à broder des motifs de leur culture, processus de reconnaissance pour les disparues et l’occasion pour l’artiste de filmer ces brodeuses en train de discuter, d’échanger leurs histoires et leurs sentiments face au fléau du féminicide. Les couvertures étalées sur des tables lumineuses reproduisent des motifs traditionnels ou s’en écartent pour intégrer les traces de sang à des histoires de renaissance.

L’actualité du scandale
Le scandale est toujours d’actualité avec Philip Guston, pourtant disparu il y a plus de quarante ans. Quatre peintures, des années 1969–1971, abordent de façon irrévérencieuse et humoristique l’ambiguïté malsaine du suprématisme blanc à travers le thème sulfureux du Ku Klux Klan. Une forme d’identification au mal, encore controversée aujourd’hui, amène certains musées, et pas seulement américains, à décrocher ses œuvres de leurs cimaises. Dans la même salle, Michel François propose ses installations. Inspiré par les mouvements de migration et l’exclusion de populations, il explore les notions de territorialité. Avec ‹Golden Cage II›, 2009, une grande structure dorée à la feuille d’or, il suggère l’idée d’un leurre. Aux éléments rectangulaires enfermés dans la cage répondent deux cubes de bois calcinés, fixés au mur après avoir été traînés de part et d’autre de la paroi dans deux directions opposées. Les empreintes noires évoquent à la fois une gestuelle libre et contradictoire. Plus discrète, une pile d’affiches posée au sol et trouée révèle un trésor, on y découvre des pièces de monnaie du monde entier, mais à bien y regarder, nous découvrons aussi des douilles d’armes à feu.

Un temps au long cours
« Une ruine partage avec toutes les autres ruines la qualité d’être ruine », une tautologie que Thomas Hirschhorn a évoquée à plusieurs reprises dans son travail et présentée ici dans un collage. Des vestiges antiques et les décombres d’Alep assemblés sur un même plan convergent vers une forme intemporelle de la destruction. L’œuvre est mise en regard de gravures de Félix Vallotton sur la première guerre mondiale. Les compositions synthétisent en images une guerre auquel il n’a pas directement participé, mais dont les rendus tragiques des soldats dans les tranchées et des souffrances des civils ne se justifient d’aucune époque.
Le temps acquiert parfois une qualité particulière, il s’étire comme un long poème dans le très beau film d’Amar Kanwar d’une durée de 85 minutes. Le rythme varie tout en finesse dans les vidéos de Sigalit Landau. Avec ‹Salted Lake (Salt Crystal Shoes on a Frozen Lake)›, 2011, l’artiste nous emmène en Pologne, à Gdansk. Après avoir trempé des chaussures de marche dans la mer Morte jusqu’à les recouvrir de gros cristaux de sel, elle les dépose sur un plan d’eau gelé. La prise de vue montre les chaussures qui s’enfoncent lentement dans la glace jusqu’à couler alors qu’à l’arrière-plan les énormes chantiers navals nous rappellent le terrain de nombreuses révoltes et que la bande-son rapporte les bruits lointains de leurs activités ajoutés aux craquements de la glace. Une sorte de petit drame se joue devant nous.
« Je voulais des œuvres puissantes, des œuvres qui parlent d’elles-mêmes, pas des œuvres qui demandent une immense littérature secondaire pour être comprises. » Avec cette exposition, Bernard Fibischer affirme le musée en tant que lieu de propositions. « Si on devait retenir quelque chose de mon parcours, ce serait : ouverture, ouverture, ouverture ... »

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle. nadia.elbeblawi@gmail.com

→ ‹Résister, encore›, MCBA, plateforme 10, Lausanne, jusqu’au 15.5. (→ voir aussi KB 4/2022, p. 92/93)
Publication : ‹Résister, encore – œuvres d’art, culture et démocratie›, Bernard Fibicher (éd.), coédition Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et JRP Editions, Genève, 2022, 2 édition fr. ou angl. ↗ www.mcba.ch

Until 
15.05.2022
Exhibitions/Newsticker Date Type City Country
Résister, encore 18.02.2022 to 15.05.2022 Exhibition Lausanne
Schweiz
CH

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