Sculpture Garden Geneva — La stratégie du temps

Mai-Thu Perret · Organs, 2018, Sculpture Garden Geneva, Courtesy Francesca Pia. Photo : Julien Gremaud

Mai-Thu Perret · Organs, 2018, Sculpture Garden Geneva, Courtesy Francesca Pia. Photo : Julien Gremaud

Roman Signer · Jet d'Eau, 2018, Performance, Sculpture Garden Geneva, Courtesy FMAC. Photo : Julien Gremaud

Roman Signer · Jet d'Eau, 2018, Performance, Sculpture Garden Geneva, Courtesy FMAC. Photo : Julien Gremaud

Fokus

La seconde édition de la biennale genevoise de sculpture contemporaine aura bien lieu. Finalisé en pleine pandémie, le projet s’est redimensionné pour exister sur la durée estivale de manière progressive. L’été appartiendra donc aux curieux de la rive gauche où les parcs et le bord du lac accueilleront les travaux d’une trentaine d’artistes invités.

Sculpture Garden Geneva — La stratégie du temps

La biennale de Genève ‹Sculpture Garden› 2020 est menée par Balthazar Lovay. Mandaté par artgenève, le MAMCO et la Ville, l’ancien directeur de Fri Art a redimensionné l’événement initié une première fois en 2018. Dans cette édition, l’espace d’exposition s’est étoffé en incluant le Quai Gustave-Ador et la Nouvelle Plage publique aux parcs des Eaux-Vives et de la Grange, doublant ainsi le nombre des œuvres tout en maintenant l’exposition sur des lieux accessibles à tous. L’intérêt de la manifestation est probablement son déroulement à proximité du centre-ville et le luxe de déambuler dans des jardins magnifiques rythmés par des productions originales. Le curateur a privilégié des expressions d’artistes de générations très différentes avec des façons parfois étonnantes de penser la sculpture. Le doyen de l’exposition est Yona Friedman récemment décédé à l’âge de 96 ans. Une de ses architectures mobiles servira à un projet participatif. Une grande structure, installée dans le parc de la Grange, représentera une sorte de musée sans bâtiment ouvert aux associations et groupements pour des activités culturelles et sociales. Une invention spatiale prête à accueillir le vivant. En effet, cette figure historique de l’architecture prospective préconisait une communication entre vivants, au contraire de celle prônée par la technologie. D’une génération à peine plus jeune, le couple d’architectes zurichois Trix & Robert Haussmann, stars du postmodernisme suisse, présente au détour d’une clairière l’effet troublant d’un énorme temple ou monolithe composé de miroirs. L’approche élégante et poétique de la jeune plasticienne Lou Masduraud constitue aussi un des temps forts de la manifestation. Une fontaine en bronze redistribue en journée la rosée récoltée le soir. L’expérience est singulière et en lien subtil avec la nature. Pourtant la réalisation pratique de l’ouvrage ne sera complète qu’avec un mécanisme … qui manque encore. C’est que la finalisation de certaines sculptures en pleine pandémie n’est pas évidente. À quelques semaines à peine de l’ouverture, l’incidence d’une simple pièce prend de l’importance dans une organisation devenue compliquée avec le confinement.

Se réinventer en pleine pandémie
Ce moment difficile pour les artistes et le système culturel impacte un événement qui a pourtant l’avantage de prendre place à l’extérieur et de ne pas avoir de billetterie. Même si une bonne part du travail s’est faite en amont, la pandémie a affecté fortement l’organisation et affectera le déroulement de la biennale. La volonté de poursuivre l’activité et de respecter ses engagements, que ce soit pour le public ou à l’égard des artistes, a poussé le comité organisateur à adapter le projet pour éviter l’annulation. La stratégie choisie a été d’accorder du temps aux artistes, de les laisser terminer leurs productions et de patienter pour les transports lorsque les œuvres viennent de l’étranger. L’exposition ouvrira donc sur un long temps. Les sculptures seront installées au fur et à mesure, une fête est prévue au milieu de l’été et différentes activités rythmeront la période estivale. Une belle manière de privilégier la qualité et d’attiser la curiosité. Ce redimensionnement en un événement évolutif et progressif est plutôt intéressant. Pour Balthazar Lovay, c’est une réalisation beaucoup moins statique et une exposition vraiment vivante. Sans cette option, certains artistes confinés strictement et dans l’incapacité de se procurer du matériel pour leur production, comme en France, auraient été pénalisés. En dehors d’un travail organisationnel supplémentaire, l’impact de la pandémie ne devrait ainsi ne pas être trop handicapant et le curateur estime qu’une bonne moitié des œuvres sera déjà présente à l’ouverture, le 12 juin. Si tout se passe bien une fenêtre d’Isa Genzken devrait voyager depuis la Belgique. L’immense cadre sera placé par l’artiste allemande, plus connue pour ses débordements colorés que ses installations dans l’espace public. Ici, la notion d’échelle et le choix du point de vue constitueront certainement un temps fort. À noter que le Kunstmuseum Basel devrait lui consacrer dès cet été une exposition sur sa production des années 1973 à 1983. Les jeux instaurés avec le contexte naturel, la topographie des parcs, l’eau et les aménagements existants vont offrir des moments diversifiés et même inattendus, comme l’œuvre du peintre américano-français Matthew Lutz-Kinoy qui propose un tableau peint. C’est plutôt unique dans une exposition en plein air. Montée sur un châssis de sept mètres de haut, la toile interroge bien sûr l’idée de sculpture, mais introduit aussi l’espace pictural comme un élément scénique supplémentaire appartenant au décor du jardin. Sa composition devrait reprendre quelques-uns de ses motifs préférés, inspirés pour l’occasion d’un univers végétal entremêlé de corps dans une ambiance sensuelle et érotique.

S’agrandir encore
Les interventions originales laissent aussi place à des projets spéciaux dont une collaboration avec le département design industriel de l’ECAL. Les étudiants ont choisi de réagir au petit chalet suisse au bas du parc des Eaux-Vives, héritage de l’exposition nationale suisse de 1896. Ce mazot leur a inspiré un bisse valaisan, canal d’irrigation traditionnel parfois à flan de roche comme sur le billet de banque de cent francs. Les jeunes designers ont conçu une vingtaine d’éléments qui vont s’imbriquer les uns dans les autres et construire un chemin d’eau qui mènera à une fontaine à l’est du parc. Depuis sa première édition, ‹Sculpture Garden› est devenu à l’évidence un événement plus ample. C’est que l’ambition est là, son promoteur Thomas Hug aspire à élargir le public régional et trouver une résonnance nationale puis internationale. Initiateur de artgenève et directeur depuis 2012, il rêve d’élargir la biennale aux deux rives du lac, soutenu par la Ville et les instances touristiques. Une programmation qui, dans l’idéal, pourrait amener les collectionneurs et personnalités de l’art à inclure Genève dans leur trajet vers Art Basel. Le covid-19 est passé par là et probablement que la manifestation aura quelques difficultés à développer son audience dès cette année. Quoique la volonté d’exister absolument, en apportant une énergie positive en cette période de crise, sera peut-être la promesse de son originalité.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

Until 
10.09.2020

→ ‹Sculpture Garden›, du 12 juin au 10 septembre ↗ www.sculpturegarden.ch

Exhibitions/Newsticker Datesort ascending Type City Country
sculpture garden 2020 12.06.2020 to 30.09.2020 Exhibition Genève
Schweiz
CH

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