Chloé Delarue — Que nous dit demain?

TAFAA – Acid-Rave (détail), 2019, Vue de l’exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds. Photo: Florimond Dupont

TAFAA – Acid-Rave (détail), 2019, Vue de l’exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds. Photo: Florimond Dupont

TAFAA – Acid-Rave, 2019, vue de l’exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds. Photo: Florimond Dupont

TAFAA – Acid-Rave, 2019, vue de l’exposition personnelle au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds. Photo: Florimond Dupont

Fokus

Co-lauréate du prix Simétría, Chloé Delarue est invitée en résidence au CERN à Genève et à l’Observatoire européen austral au Chili. Deux hauts-lieux d’étude de l’infiniment petit et de l’infiniment lointain qui trouveront un écho à sa poétique de l’étrange, à sa façon de raconter dans un simulacre du futur nos transformations à travers le tout digital.

Chloé Delarue — Que nous dit demain?

C’est un programme incroyable que prévoit le prix Simetría : trois semaines en résidence au CERN et dans les observatoires astronomiques installés dans le désert d’Atacama au Chili. La promesse d’une expérience hors du commun qui offre conjointement à deux artistes un regard direct au cœur de la science fondamentale, un rapport de réciprocité prospective et expérimentale qui a de quoi nourrir l’imaginaire et les pratiques artistiques. Les lauréates 2021 sont Chloé Delarue et Patricia Dominguez, l’une installée à Genève et l’autre à Santiago. Placée sous le signe de l’échange entre la Suisse et le Chili, cette invitation originale est organisée par Arts at CERN et la Corporación Chilena de Video y Artes Electrónicas (CChV).
Chloé Delarue aborde sa résidence comme une occasion unique de dialoguer avec des chercheurs, de comprendre un peu de leurs perceptions et émotions envers des découvertes ou inventions qui transforment les lectures de notre monde. Dans sa pratique, l’artiste est attentive aux glissements qui s’opèrent dans notre utilisation du numérique, à la perception du vivant à travers la virtualité de nos activités digitales, lesquelles modifient subrepticement notre environnement et conditionnent l’avenir. Elle admet avoir une certaine fascination pour le milieu scientifique, en particulier cette quête de l’infiniment petit et de l’infiniment grand qui visualise une réalité étrange, improbable à expérimenter à échelle humaine et pourtant dépendante d’outils d’observation bien réels. Des technologies qui interrogent bien sûr l’espace et le temps, temporalité qu’elle questionne également dans son travail. L’héritage du Web et ses archives du CERN attirent évidemment son attention avec ses problématiques autour de la construction de réseaux et des partages dans la sphère digitale. À n’en pas douter, il y aura matière à explorer dans une œuvre traversée par les enjeux de l’accélération technique.

Vers une apparence entièrement automatisée
Inspirée par un titre de presse des années 1970 sur l’automatisation de la bourse, Chloé Delarue intègre son travail dans un cycle qu’elle intitule TAFAA – acronyme pour Toward A Fully Automated Appearance. Cette idée d’une automatisation dans un souci de marché et de capitalisme grandissant a porté sa réflexion sur nos transformations en tant qu’être vivant face à la dominance technologique. Une démarche entreprise à la fin de son master à la HEAD-Genève en 2015 et que l’artiste décline depuis au fil de ses expositions sous la forme de séquences. À chaque fois c’est une ambiance particulière, des sculptures hybrides à l’orée de la technique et de l’organique. Tout est question de détails, de mise en abîme et de plongée dans une sorte d’étrangeté. C’est que TAFAA est une métaphore du futur, « un futur qui aura vieilli avant qu’on ne le rejoigne » comme aime à le rappeler Chloé Delarue. Une artificialité qu’accentuent les odeurs de latex, les ventilateurs en bruit de fond – un peu comme les bruits d’un data center travaillant en permanence – et des lumières qui attrapent le regard. Néons, tubes fluorescents ou lampes au sodium créent la sensation d’un jour sans fin ou d’un coucher de soleil permanent. Cet univers a quelque chose d’anxiogène pouvant rappeler K. Dick ou les animaux de synthèse de ‹Blade Runner›. Le visiteur est bousculé entre son ressenti d’un futur paradoxalement à l’abandon et ce qu’il reconnaît de la réalité d’aujourd’hui.
Les projets de l’artiste sondent les relations ambiguës que nous entretenons avec la technique, laquelle, toujours plus suppléante, modifie insidieusement nos processus cognitifs. Déjà, nous ne raisonnons, ne mémorisons et n’apprenons plus de la même manière. Cette infiltration s’exprime dans des environnements qui semblent animé de vie. Dans ‹TAFAA – Acid Rave› à La Chaux-de-Fonds en 2019 et ‹TAFAA – The Century of the Snitch› à la Villa du Parc à Annemasse en 2020, de puissantes lumières orange changent la perception des couleurs, évoquent une sorte de moiteur et troublent notre perception. Le paysage se découvre comme une hallucination faite de câbles de voitures brûlés, d’empreintes latex, de verres et d’une multitude de résidus. Et puis, il y a la présence d’images ténues et translucides sur des écrans LCD retirés de leur boitier qui souligne ce regard un peu en coulisse de la réalité.
Les sculptures s’inspirent parfois de notre façon paradoxale à consommer les images et aux valeurs d’échange qu’elles peuvent véhiculer. Comme cette reprise d’une image de ‹Pepe The Frog› dans son exposition à la galerie Windhager von Kaenel à Zurich en début d’année. L’animal apparaît en quelques traits sur une peau de latex devant un assemblage de tubes fluorescents. Une iconographie nouvelle pour l’artiste qui signe ici l’usage contradictoire de ce personnage tiré d’une bande dessinée. Un mème devenu tour à tour un symbole controversé avec l’extrême droite américaine ou libertaire avec les revendications des Hongkongais. Ici, la grenouille chante son rêve de liberté.

Capgras ou le syndrome d’illusion des sosies
Parmi ses références, il y a le syndrome rare de Capgras, une maladie psychiatrique entraînant des troubles de l’identification des personnes de son entourage en les substituant à des sosies malfaisants. Une rupture dans le cerveau, entre le centre des émotions et le centre de la vision, qui est compensée par l’invention d’un double. Une forme de délire qui a inspiré l’artiste dans la conception de ses pièces, comme si TAFAA était un double de « l’organisme cybernétique planétaire ». À la fois simulation et réminiscence de la réalité, les dispositifs sont une refonte désincarnée de corps vivants et d’éléments techniques se jouant des similitudes et des associations que notre cerveau a apprises. Une dualité qu’exprime de façon éclatante son œuvre ‹TAFAA-Hive› présentée au HeK à Bâle en 2018 dans le cadre de la collective sur le thème de l’impact des nouvelles technologies et des réseaux sociaux sur nos relations affectives et sexuelles. L’artiste a reconstitué un système de reproduction mécanique tiré de la manipulation génétique empêchant certains insectes de se reproduire. L’appareillage évoque le stand d’une officine ambulante où tout semble s’acheter clandestinement. Difficile de ne pas penser à un double biotechnologique annonçant un avenir possible de la reproduction humaine.
La dimension poétique de TAFAA tient à ses articulations de futurs que nous programmons aujourd’hui, parfois à notre insu. Un souvenir peut-être de ses débuts d’artiste où Chloé Delarue réalisait des vidéos aux structures narratives expérimentales évoquant des mondes chimériques.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmail.com

→ ‹Issue de secours›, Binz39, Zurich, jusqu’au 19.6. ↗ www.binz39.ch
→ ‹Art en plein air›, Môtiers, 20.6.–20 9. ↗ artmotiers.ch
→ ‹Printemps de septembre›, Toulouse, 17.9.–17.10. ↗ www.printempsdeseptembre.com

Until 
19.06.2021

Chloé Delarue (*1986 Le Chesnay, France) vit et travaille à Genève
2012 Diplome École Nat. Supérieure d’Art, Villa Arson, Nice; 2014 Master Arts visuels HEAD Genève

Expositions monographiques (sélection)
2021 ‹TAFAA – Blue Lights Tenderness›, Galerie Windhager von Kaenel, Zurich
2020 ‹TAFAA – The Century of the Snitch›, Villa du Parc, Annemasse
2019 ‹TAFAA – Acid rave›, Musée de La Chaux-de-Fonds ; ‹TAFAA – #30›, La Salle de Bains, Lyon ; ‹TAFAA – New rare xpendable›, Kunsthaus Langenthal
2016 ‹TAFAA – Overdrive Simulation Room/Show me What you Got›, Salle Crosnier, Genève

Expositions collectives (sélection)
2020 ‹Future Love – Desire and Kinship in Hypernature›, HeK, Bâle
2018 ‹TAFAA – Hive›, Poppositions art fair, avec Display, Berlin et Bruxelles

Exhibitions/Newsticker Date Type City Country
Printemps de septembre 2021 17.09.2021 to 17.10.2021 Festival Toulouse
Frankreich
FR
ISSUE DE SECOURS 20.05.2021 to 19.06.2021 Exhibition Zürich
Schweiz
CH
Artist(s)
Chloé Delarue
Author(s)
Nadia El Beblawi

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