108 fragments d'Amérique

Christophe Rey · Appeal to the Great Spirit et Théière géante, 2005, Boston, photos

Christophe Rey · Appeal to the Great Spirit et Théière géante, 2005, Boston, photos

Fokus

Son livre d'artiste "Dragon bec verseur", raconte un voyage de trois semaines au pays des Pères fondateurs. Rencontre avec Christophe Rey qui imagina en BD une tribu d'Indiens empotés et fait parler les ready-mades.

108 fragments d'Amérique

Vous aimez les fulgurances sémiologiques capables de superposer la ligne de front de la bataille de Gettysburg avec la composition de la pizza quatre-saisons? Alors jetez un oeil à "Dragon bec verseur" de Christophe Rey, "road movie" en forme de journal de bord où l'artiste genevois relate en phrases courtes, et sur 114 pages, un voyage de trois semaines aux États-Unis avec son père. Une collection épatante de 108 scènes d'ontologie qui alternent la description "carte postale" et l'enquête sociologique, l'introspection désabusée et l'anecdote drolatique glanée sur la route qui va de New York à Washington, en passant par Boston et Philadelphie. "Au début, j'ai pris des notes. Mais dès le premier jour, je me suis rendu compte que l'exercice allait être très compliqué", explique l'auteur de ce carnet de croquis où les images naissent des mots. "J'ai donc gardé en tête un maximum d'impression que j'ai couché sur le papier une fois de retour à Genève."

Ce travail de mémoire patiemment composé à la main par l'atelier de l'API-TypoPharMaCie, sortit de presse le 15 décembre 2005, complète l'exposition, à la fin de l'année dernière, de l'artiste genevois au Centre d'édition contemporaine. Christophe Rey y retraçait alors son immersion touristique dans l'Amérique des Pères fondateurs à travers des photos du Boston d'aujourd'hui accompagné des portraits au crayon représentant ses habitants d'hier. "J'aimais l'idée de mettre en regard ces têtes avec un décor urbain qu'ils n'ont pas pu connaître." Des têtes que l'artiste recopia d'après des daguerréotypes pris au XIXe siècle par l'atelier Southworth & Hawes et dont il occulta systématiquement les orbites en les recouvrant d'ovales noirs "un peu comme les yeux des fantômes".

L'occasion de découvrir aussi que Christophe Rey est un dessinateur hors pair. "J'ai su dès l'âge de 12 ans que je voulais devenir artiste. Mais j'ai commencé par faire de la BD. Mes histoires racontaient les aventures rocambolesques d'une tribu d'indiens assez empotés, les 100 pieds. À l'époque je m'imposais de réaliser un album chaque mois. J'ai dû en faire six ou sept. J'ai tout arrêté en entrant aux Beaux-arts. C'était il y a un peu plus de vingt ans. Avant l'exposition du Centre d'édition, je n'avais jamais retouché au dessin."

Amérique Histoire de dire aussi que l'Amérique est un sujet récurrent dans l'oeuvre du Genevois. On se souvient de ces "donuts" suspendus dans le mini espace d'art contemporain de la rue de Berne, Planète 22. Ou de cette photographie d'Andrea Lapzeson emballée dans une bannière étoilée, exposée au Palais de l'Athénée au milieu des brouillons amoureux de "Chérie, je t'embrasse". "C'est vrai, c'est un pays qui m'intéresse. D'abord en tant que représentant de la culture dominante. Ensuite par son côté utopique. Pour moi, l'Amérique est une île qui vit dans un état d'exception permanent." Mais aussi pour des raisons purement familiales. "Mon arrière-grand-père venait de là-bas. Il est arrivé à Genève en qualité de pasteur de l'église américaine. Et puis pour un enfant, l'Amérique c'était quand même le pays des westerns. Je me souviens d'une photo de mes ancêtres accrochés chez mes parents. En dessous de l'image, quelqu'un avait écrit leurs noms: Joe, William et Averell." À l'âge où on lit Lucky Luke collant aux basques des Dalton, le détail peut en effet résonner sacrément fort.

Sans non plus complètement envisager le retour initiatique sur la terre patrimoniale, Christophe Rey, depuis 1988, voyage aux États-Unis tous les trois ans. "J'ai commencé par le Canada francophone vu que je ne parlais pas extraordinairement bien anglais. J'écrivais, je prenais des photos, je décrivais ce que je mangeais, ce que je voyais. J'étais un observateur solitaire qui racontait ce qu'il faisait dans une ville qui n'étais pas la sienne. Lors d'un second séjour, je me suis arrêté à Toronto pendant huit mois. Avant de filer sur Vancouver que je ne connaissais qu'à travers les tirages de Jeff Wall. C'est là que j'ai découvert la Fraser Valley." Un coin de Canada réputé pour sa culture maraîchère, et notamment ses pommiers. L'artiste imaginera la rencontre d'une fille et d'un garçon, tous les deux engagés pour la saison de la cueillette. D'où naîtra une romance timide sur fond de consumérisme galopant intitulée "Produits du Canada". Ou plutôt un conte de la jeunesse en forme d'album de photos mentales. "Longtemps j'ai vu mes textes comme des histoires et pas comme des images. J'ai mis du temps à m'y faire avant d'envisager mon travail à la manière des haïkus."

Rapport entre l'image et le texte Car même lorsqu'il assemble un cric de voiture, un carillon japonais et un os pour chien, il y a toujours un moment où les objets de Christophe Rey murmurent quelque chose à l'oreille du visiteur. Et pas seulement des considérations sur l'art en général et Marcel Duchamp en particulier. "Même si j'avais très envie de réfléchir sur le ready-made. Duchamp disait qu'il avait rendez-vous avec le porte-bouteille ou l'urinoir sans jamais prendre en compte le critère esthétique. Ce qui m'a toujours laissé dubitatif. Du coup, je revendique la volonté esthétique dans le choix de mes objets. Et si je veux installer un balai avec un carillon japonais, c'est surtout parce qu'ensemble, ils me font penser à une étoile filante."

Ou à des totems, ces assemblages faisant quand même bigrement penser aux mâts sculptés des peuplades amérindiennes. "J'avais été frappé par ceux des tribus Kwakiutl d'Alaska. Ils représentent des animaux mythiques imbriqués les unes dans les autres avec qui on peut communiquer. Mes installations parlent aussi. Enfin, d'une certaine manière. Elles se racontent dans les petites histoires qui les accompagnent. La question du rapport entre l'image et le texte est pour moi un élément central.

Prenez un plan d'architecture. Il montre les pièces et les identifie par leurs noms. Dans mon travail, je cherche à obtenir le même effet. Quelque chose qui se rapprocherait de la bande dessinée ou des photos sur lesquelles Walker Evans écrivait ses commentaires."

"Dragon bec verseur, 108 fragments à propos d'un voyage dans l'Est des États-Unis", 120 pages, tiré à 350 exemplaires, coédité par le Centre d'édition contemporaine et l'API-TypoPharMaCie. Disponible auprès du Centre d'édition contemporaine, 18 rue Saint-Léger, Genève, tél +41 22 310 51 70

Christophe Rey est né à Genève en 1967 où il travaille.

Expositions (sélection):
2006 L'Atelier (l'Usine), Genève
2005 "Ocean Bluff", Centre d'édition contemporaine, Genève
2004 Installation à la Galerie Bijoux-Or-Monnaie, Genève
2003 Sélection au Concours International de la 10e Biennale de l'Image en Mouvement et présentation d'un film, Centre pour l'Image Contemporaine, Saint Gervais Genève
2002 Exposition à Planet22, Genève
2001 Exposition personnelle à la Classe des Beaux-Arts, Palais de l'Athénée, Genève
2000 "On Board", Centre pour l'Image Contemporaine, Saint-Gervais Genève
1999 "Dogs Day are Over", Centre Culturel Suisse, Paris
1997 "Eté 97", Centre genevois de gravure contemporaine, Genève
1995 "Fuji" (publication), Forde-espace d'art contemporain (lecture et publication), Genève
1994 La Régie (publication), Genève
1993 "La Grandeur Inconnue", Domaine de Kerguehennec, France

Author(s)
Emmanuel Grandjean
Artist(s)
Christophe Rey

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