Barbezat-Villetard — Au gré de nos humeurs

L’humeur, 2022, vue de l’exposition, ‹Parallels – part 2 : The Commuter›, CAN Centre d’art Neuchâtel. Photo : S. Verdon

L’humeur, 2022, vue de l’exposition, ‹Parallels – part 2 : The Commuter›, CAN Centre d’art Neuchâtel. Photo : S. Verdon

L’humeur, 2022, vue de l’exposition ‹Parallels – part 1 : Astral Borders›, CAN Centre d’art Neuchâtel. Photo : S. Verdon

L’humeur, 2022, vue de l’exposition ‹Parallels – part 1 : Astral Borders›, CAN Centre d’art Neuchâtel. Photo : S. Verdon

Fokus

Le CAN, Centre d’art de Neuchâtel, a conçu le projet ‹Parallels›, une exposition collective structurée en trois chapitres qui entremêle quinze présentations individuelles se succédant ou se côtoyant durant l’année 2022. Le duo Barbezat-Villetard a été invité à accompagner les métamorphoses de ‹Parallels› avec leur intervention évolutive, ‹L’Humeur›. 

Barbezat-Villetard — Au gré de nos humeurs

Au commencement, il y a toujours un lieu. Ici à Neuchâtel, le CAN, sis presque incognito derrière une devanture carrelée d’un ancien magasin d’appareils de chauffage, dans une petite rue de la vieille ville. On y pénètre, comme auparavant le personnel, par l’entrée de service et l’intervention de Barbezat-Villetard débute là, dès le seuil, avec la vitre de la porte d’entrée rendue opaque par une fine pellicule dont seul un rond a été découpé (un ersatz d’œilleton). Le message paraît clair : l’espace est clos. C’est avec les lieux, le cadre architectural que le duo franco-suisse développe ce qu’il nomme des « situations ». Une « situation », et non une « installation » : un terme qui met sur la piste d’une intervention conçue, créée pour et avec l’espace d’une manière presque organique. Ici, ce sont les espaces intermédiaires – « l’interzone » selon la terminologie adoptée par l’équipe du CAN – qu’ils ont investi. « L’atmosphère y est assez inaccueillante et souvent odorante », nous expliquent Camille Villetard et Matthieu Barbezat. « Lorsqu’on pénètre dans ce lieu, on a à aucun moment le sentiment d’entrer dans un centre d’art, ni par extension dans quelque lieu public que ce soit. Au CAN, on entre depuis l’arrière d’un décor, dans un non-lieu où tout paraît suspendu. On arrive quelque part égaré. C’est précisément cet aspect hors temps et hors lieu qui nous a intéressé et que nous avons cherché à exploiter. » D’abord, il faut en effet emprunter un long couloir au plafond scandé de tuyauteries, puis une longue et raide volée d’escaliers avant d’atteindre, à l’étage, un plateau réaménagé à l’occasion de la série d’expositions de cette année et distribué, à l’aide de cloisons, en petites salles indépendantes. À première vue, le lieu semble vide, un peu stérile, presque inhospitalier.

Oser la lenteur
Alors, il faut s’arrêter, prendre le temps et regarder autour, et surtout, au-dessus de soi. Percevoir d’abord cette lumière immersive qui nous accompagne depuis notre entrée dans le Centre, issue de néons LED discrètement placés en hauteur : la teinte en varie subtilement dans des tons de rouge grâce à des capteurs qui mesurent la pression atmosphérique du jour. Et déjà le titre ludique et accrocheur donné au travail s’éclaire un peu : ‹l’Humeur› … Puis se laisser surprendre par le léger voile de brouillard qui s’élève dans le couloir derrière nous – lui aussi l’œuvre de capteurs qui ont agi quelques minutes après avoir enregistré notre passage – et qui humidifie l’atmosphère du Centre au point de rendre le sol glissant. Se questionner enfin sur l’étrange présence de fauteuils disséminés dans l’espace au gré des recompositions : pour cette dernière partie de cycle d’expositions, c’est dans la librairie que les neuf pièces ont été disposées de telle sorte à former un carré fermé. Au plafond, un ventilateur se met en route à intervalles réguliers.
L’intervention des artistes a supposé, en amont, un face-à-face méticuleux avec l’espace intérieur du CAN : une analyse fine et détaillée, presque maniaque des angles, des lignes de fuite et des fractures. Le résultat ? Une subtile entreprise de déconstruction, non pour transfigurer mais pour souligner, révéler l’architecture brute. Les moyens sont minimaux, l’empreinte sur l’espace, elle aussi minimaliste et éphémère. Aux commandes de cette « situation », deux artistes à la sensibilité complémentaire, un duo qui n’en est pas à son coup d’essai. Ailleurs, dans le passé, il a déjà opéré dans des sites très différents – comme toujours, leur travail se conçoit in situ : à Porrentruy par exemple, en 2020, dans les salles et la cour rythmée d’arcades des Halles/EAC ; à Paris, au Centre culturel suisse en 2017, jouant sur des correspondances d’architecture en extérieur et en intérieur ou encore en 2015 à Sion, avec une intervention emblématique de leur réflexion sur l’espace, créant des « zones fantômes » dans le château de la Majorie.
À Neuchâtel, ils réussissent le tour de force de concevoir un travail qui évolue, se complète et change de tonalité, à partir d’un existant (le bâti) mais aussi d’un contexte plus mouvant (une exposition en plusieurs chapitres). Le corridor investi par Villetard-Barbezat et qui distribue, à l’étage, les salles d’exposition se conçoit dès lors comme « l’artère centrale » du projet et la métaphore organique du bâtiment se file si l’on en croit les artistes qui disent avoir travaillé « ce lieu comme un vivant, avec un corps architectural en proie à ses humeurs …». Ils complètent : « Avant d’être un centre d’art, le CAN est une maison, un lieu avec lequel on partage donc une certaine intimité physique et émotionnelle. Il y est question de liens, d’histoires voire de fictions. C’est ainsi que nous avons cherché à tisser des analogies entre l’architecture du lieu et le corps d’un vivant. Le corps architectural, et son vocabulaire autour du construit, présentent des similitudes avec le fonctionnement d’un corps. On pense au système de ventilation, réseau d’eau, chauffage. La tuyauterie apparente et particulièrement importante du CAN est devenue fluidité, fuite, connexion, système sanguin. Les chaises ont rapidement été assimilées sous la forme de cellules voyageant dans l’ensemble du corps. Avec le ventilateur Orion, nous avons réveillé un vieux poumon. Le lieu et toute l’imagerie de sa machine corporelle ont cherché à être révélés et sublimés. »

Voyage immobile
Alors, ‹l’Humeur› prend tout son sens : réceptacle des variations atmosphériques, tel un baromètre, elle s’accorde aux fluctuations du lieu, aux artistes et œuvres d’art invités, car, si le rouge a pris le dessus pour ce dernier chapitre, le bleu puis le vert ont dominé les deux premières parties du cycle d’expositions ; mais encore, elle enveloppe le visiteur, l’invitant momentanément à plonger dans un univers parallèle. Au-delà du geste conceptuel, la poésie de la « situation » imaginée par le duo se perçoit aisément. Des échappées imaginaires s’offrent au visiteur : à lui de se laisser envahir par l’atmosphère du lieu au fur et à mesure de sa déambulation dans l’espace. Synonyme de passage, de courant d’air mais aussi d’attente, le couloir du centre d’art ne pourrait-il pas évoquer une salle d’attente de médecin ? Un couloir d’hôpital ? Voire un espace indéfini d’aéroport où flotte le parfum du voyage ? « L’expérience du CAN à travers notre installation est celle d’un voyage, d’un transit » confirme le duo. « Le voyage, comme déplacement, est généralement associé à une perte de repère – autant spatio- que temporel –, auquel s’ajoute une perception et une interprétation subjective. Les différents éléments que nous avons mis en place cherchent autant à renouveler l’expérience de cette entrée dans le centre d’art, qu’à transporter le visiteur ailleurs – peut-être dans la stratosphère. » Sans surprise, le film de Stanley Kubrick, ‹2001, L’Odyssée de l’espace›, constitue l’une des références cinématographiques qui a inspiré les artistes.

Ingrid Dubach-Lemainque, critique et historienne d’art, vit sur le lac de Morat. idubachlemainque@gmail.com
 

Jusqu'à 
18.12.2022

Barbezat-Villetard (Matthieu Barbezat, *1981, Nyon, et Camille Villetard, *1987, Paris)
Ils travaillent ensemble depuis 2014, vivent entre Paris et le Canton de Neuchâtel et ont effectué une partie de leur formation à l’EDHEA, École de design et Haute école d’art du Valais (Sierre).

Expositions personnelles (sélection)
2021 ‹Aucun souvenir assez solide›, Ferme-Asile, Sion
2020 ‹A Hue et a Dia›, Château de Gruyères ; ‹Longs temps›, EAC Espace d’art contemporain, Porrentruy
2019 ‹Erewhon›, Kunsthalle Arbon
2017 ‹Invisibles tropisms›, GSN Project, Moncton, New Brunswick (Canada) ; ‹When the hammer hits, (…)›, Win or Lose, Los Angeles ; ‹Like Ripples on a Blank Shore›, Centre culturel suisse, Paris
2015 ‹A dissident room – Prix culturel Manor Sion 2015›, Musée d’art du Valais, Sion

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