Gina Proenza — Comment raconte-t-on une histoire ?

Nu, 2021, enseigne lumineuse, adhésifs, 121 x 36 x 21 cm ; La Bise au choix, 2021, cèdre, 28 x 17 cm. Photo : P. Vadi

Nu, 2021, enseigne lumineuse, adhésifs, 121 x 36 x 21 cm ; La Bise au choix, 2021, cèdre, 28 x 17 cm. Photo : P. Vadi

Pierre Vadi · Lemme, 2013, sculpture et espace d’exposition, Sion

Pierre Vadi · Lemme, 2013, sculpture et espace d’exposition, Sion

Fokus

Située dans le parc du centre culturel des Arsenaux à Sion, Lemme est une sculpture de Pierre Vadi pensée comme une architecture de béton dont le volume aménage des espaces, destinés à la présentation d’œuvres d’artistes invités. Gina Proenza y a installé une variété de pièces que l’on ne découvre qu’en regardant par les vitres de la sculpture. 

Gina Proenza — Comment raconte-t-on une histoire ?

Il y a des coïncidences dont l’évidence apparaît lorsqu’elles ont eu lieu comme si elles se devaient d’arriver. La rencontre (ou l’interprétation de cette probabilité) de Gina Proenza et de Lemme (ou Pierre Vadi) n’est pas vraiment fortuite : elle repose sur leur intérêt commun pour le langage. Pierre Vadi dont les titres des œuvres invitent souvent des références langagières et littéraires ou comme celui de cette sculpture, Lemme, qui se réfère directement à la linguistique. Toute la démarche de production d’art visuel de Gina Proenza est sous-tendue par le récit, la narration. Un cheminement lent, ardu, complexe – je ne me réveille pas en ayant une idée, confie-t-elle – fait de recherches durant lesquelles elle accumule des histoires issues de traditions orales, de mythes anthropologiques, de contes, de légendes ancestrales, de récits historiques, de lieux géographiques, que viennent enrichir des influences littéraires. De sa double culture, colombienne et française, naissent des points de vue différents, multiples qui s’entrecroisent, se mêlent, se confrontent ou s’opposent. Loin d’être un obstacle à la (re)construction d’un récit qui lui est propre, cette dualité renforce sa conviction d’inscrire son travail dans l’entrecroisement des récits. Est-ce cette dualité qu’exprime la forme inégalement double de ‹La Biche au bois›, 2021? Il semble bien qu’elle n’interdit pas cette perception …

Du récit à l’objet
Vient le moment de la production d’objets guidée par le récit dont Gina Proenza se sert à la manière d’une partition. Elle accumule des croquis, des dessins simples qui tiennent plus du schéma que du dessin achevé mais qui prennent en compte la future déambulation du spectateur, des promenades dans des brocantes sans but précis, une curiosité pour des matériaux. Cette pluralité de démarches lui permet d’avancer vers ce qu’elle donnera à voir. Sans aucun préjugé ou préférence pour un type de matériau, elle affirme une pratique polymorphe – suivant l’expression qu’elle affectionne ‹passer du coq à l’âne› –, du plâtre à la céramique, de l’acier peint au bois, de la lithographie à l’objet trouvé voire un objet électronique, un son, une odeur.
Au travers des fenêtres que l’on ne découvre qu’en faisant le tour de la sculpture-architecture, les pièces de Gina Proenza sont installées de manière à se renvoyer l’une l’autre dans un rapport d’échelle qui respecte également l’espace architectural qui leur est donné. En effet, certaines pièces peuvent être réalisées dans des tailles différentes. Ainsi ce ‹Tourniquet›, 2021, composé de bras se terminant par de drôles de mains qui évoquent les familiers et ancestraux jeux d’ombres chinoises,mais ­posé à plat, immobile, qui n’a d’autre pouvoir que de renvoyer au mouvement potentiel que sa forme recèle. Ce mouvement giratoire, on peut le voir dans sa grande version, présentée simultanément dans l’exposition en plein air de Môtiers, aux dimensions d’une girouette réagissant aux vents du Val-de-Travers. Le mouvement – arrêté, en acte ou suscité – est souvent invité dans le travail de Gina Proenza. À Lemme, ce sont aussi des toupies en bois de noyer ou de cèdre, remarquablement réalisées, ‹Baiser›, 2021, ‹Le Bise au choix›, 2021, que l’on voudrait voir ou faire tournoyer mais qui reposent dans leur équilibre instable. Mouvement figé encore dans cette bouche de céramique, ‹Ééa›, 2021, ouverte, mais rendue muette par un morceau de textile. Dans d’autres versions (visibles cet été au BCBA, Lausanne) la langue se montre dans un geste aussi enfantin que rebelle ou lascif.

De la forme au sens
Qu’importe le matériau, pourrait dire Gina Proenza, car ce n’est ni la forme ni la matière qui est son centre d’intérêt, mais ce que les pièces peuvent proposer : une intrigue narrative. Les siennes d’intrigues narratives, elle en faisait volontiers part en narrant ses récits qui se construisaient peu à peu dans l’aboutissement des formes. Ainsi racontait-elle, ‹Passe passe› se référait à la vie des habitants d’une minuscule île surpeuplée située dans la mer des Caraïbes. Pour la présentation de son exposition à Tunnel Tunnel, ‹L’Ami naturel›, l’histoire était beaucoup plus étrange, aux limites du mystère. Lorsqu’on l’écoute, intitulée ‹Nostalgie en pantoufles›, sur Duuu (Radio dédiée à la création contemporaine) en lecture live en 2019 lors de la Nuit Blanche, on est entraîné dans le dédale d’une maison qui tire prétexte d’une résurgence de fables amérindiennes que Gina Proenza reconstruit dans un récit où la question de la langue est centrale, son ambivalence questionnée et interroge la manière dont on pourrait parler à d’autres cultures.
Récemment, l’artiste est devenue plus réticente à énoncer les récits qui ont pris forme dans des médiums différents. La traduction d’un récit dans une forme physique laissera toujours entre eux une béance que seul le sens peut relier. Mais, soutient le travail visuel de Gina Proenza, le sens n’est jamais unique, il convoque une multitude de points de vue. Que l’on peut vérifier en s’arrêtant un instant sur l’enseigne lumineuse ‹Nu›, 2021 : sur une face on peut lire, en penchant la tête sur le côté, deux lettres en adhésif ‹n› et ‹u›. Le lecteur peut suspendre sa lecture à la reconnaissance de ces deux lettres, les rapprocher visuellement pour en former le mot ‹Nu› mais il peut aussi chercher à combler le vide, le blanc entre les lettres. Que lit-on ? Comment lit-on ? Le questionnement est au cœur du travail de Gina Proenza qui repose sur ses propositions d’intrigues linguistiques, littéraires, narratives, polysémiques que ses pièces peuvent véhiculer.

Françoise Ninghetto, historienne de l’art, conservatrice honoraire MAMCO Genève. f.ninghetto@bluewin.ch

→ ‹Gina Proenza – Dissolving Views›, Lemme, Sion, jusqu’au 5.9. ↗ www.lemme.site
→ ‹Art en plein air›, Môtiers, jusqu’au 20.9. (→ voir p. 106/107) ↗ www.artmotiers.ch
→ ‹Jardin d’Hiver #1 – Comment peut-on être (du village d’à côté) persan (martien) ?›, MCBA, Lausanne, jusqu’au 12.9. ↗ www.mcba.ch

Jusqu'à 
05.09.2021

Gina Proenza (*1994, Bogota, Colombie) vit et travaille à Lausanne
2017 Bachelor Arts visuels à l’ECAL
Activités de curatrice : a créé avec Iseult Perrault l’espace d’art indépendant Pazioli à Renens (pendant sa formation à l'ECAL) ; fait actuellement partie de l’équipe de Forde, Genève

Expositions personnelles
2020 ‹Agarra-diablo›, CAN, Centre d’art de Neuchâtel
2018 ‹Passe Passe›, Centre culturel suisse, Paris ; ‹a a e o›, Liste, Bâle (Prix Helvetia) ; ‹L’Ami naturel›, Tunnel Tunnel, Lausanne

Expositions collectives
2019 ‹Protect me from what I want›, Kunsthalle Sankt Gallen ; Plattform19, Centre d’art contemporain, Yverdon ; ‹Was erzählt die Romandie›, Galerie Häusler Contemporary, Zurich ; ‹Long Distance Relationship›, Espace Témoin, Genève
2018 ‹La Lampada II›, Circuit, Lausanne
2017 ‹Arbitraire›, davel 14, Lausanne ; ‹Tristes anthropiques›, Le Cabanon, UNIL, Lausanne

expositions/newsticker Date Type Ville Pays
Gina Proenza – Dissolving Views 10.07.2021 - 05.09.2021 exposition Sion
Schweiz
CH

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