Un nuage noir

History of Masculinity, 2005, dessin sur papier, 29,7 x 42 cm

History of Masculinity, 2005, dessin sur papier, 29,7 x 42 cm

History of Masculinity, 2006, dessin sur papier, 29,7 x 42 cm © Marc Bauer

History of Masculinity, 2006, dessin sur papier, 29,7 x 42 cm © Marc Bauer

Fokus

Marc Bauer a saisi l´occasion de sa récente exposition à attitudes, et l´édition d´un livre pour offrir une conclusion à la Suite d´amères séries de dessins qu´il réunit sous le titre «History of Masculinity». Les deux objets sont structurés en quatre chapitres, une introduction et un épilogue en forme de coda. L´artiste suisse vivant à Amsterdam y fixe au crayon noir d´angoissantes lignes de forces. Il révèle un faisceaux de violences, composant un récit complexe entre roman historique et carnet intime.

Un nuage noir

Durant deux ans, de 2005 à 2007, Marc Bauer a fait planer sur son propre travail un nuage noir. En guise d´introduction à l´ensemble «History of Masculinity», l´artiste livre avec pudeur des éléments d´un passé familial fascisant. Réunis sous le titre «A viso aperto» se mêlent des images intimes, des documents de famille et des archives historiques. Ce mélange rend tout parti-pris impossible. Les éléments sont autant révélés qu´ils sont nuancés et placés dans un contexte complexe. Le caractère ambivalent du regard a posteriori provoque une dualité de sentiments. Cette densité contrastée d´émotions est perceptible dans la totalité des séries suivantes.
Le premier chapitre «The will of the Desire» a été réalisé par Marc Bauer pour une exposition au Chili. L´artiste avait emporté dans ses bagages des images très explicites de la situation dictatoriale qu´a connu le pays. Une fois sur place, il est allé capter des images de la scène homosexuelle du monde de la nuit chilienne. Ces deux parties ont ensuite été jointes. Au final, les instruments de torture semblent avoir trouver un troublant refuge au rayon des accessoires et l´allure du général paraît plutôt séduisante. Les valeurs se bousculent, alors que rien ne semble toutefois s´effacer.

Suivant un principe similaire, Marc Bauer, alors en résidence à Rome, s´est intéressé au rapport qu´a entretenu le régime mussolinien avec la jeunesse. Partant d´une photographie représentant le Duce caressant la joue d´un «Balilla», il a tenté d´aller à la rencontre de certains anciens membres des jeunesses fascistes. Ce deuxième chapitre, «Le Carezze», ne propose aucune réponse, ne jette aucun opprobre, mais met en exergue les acquis d´une enfance victime du totalitarisme.
La silhouette de Martin Heidegger est perceptible en arrière-fond des dessins formant les deux chapitres suivants. Dans le premier, le philosophe allemand est pris au mot: en détournant des images de fiers éleveurs de lapins tirées de magazines agricoles pour évoquer «Die Grosse Erwartung von M. H.», Marc Bauer se rit d´une prétendue supériorité des valeurs naturelles. L´installation des dessins et leurs différents supports accentuent le propos. Si les images précédentes étaient présentées sur des tables ou accrochées sur des murs noirs, ici, les murs deviennent support de graffiti salaces et de textes grossiers maculant les images de montagnes suisses. La mise en forme précise enrichi le propos. La hiérarchie de l´accrochage est affirmé. Des images sont collées, des dessins simplement punaisés, alors que le portait du philosophe allemand est clos dans un précieux petit cadre relégué dans un coin de la composition.

Comme pour nuancer cette première vision sans contraste du penseur, le quatrième chapitre est inspiré par «Abendgespräch», un dialogue philosophique entre deux prisonniers rédigé par Martin Heidegger dans la désillusion de la directe après-guerre. La lune et la forêt sont les motifs principaux d´«Abendland», série dans laquelle plane une atmosphère d´après catastrophe, de découverte malsaine et d´obsédante répétition. Marc Bauer propose un dernier volet à son vaste essai graphique, en choisissant d´évoquer la dérive banale et anonyme d´un jeune homme. La vingtaine de dessins amplifient la portée des images volées sur internet et souligne la violente absurdité de sentences retranscrites. À grands traits sombres se révèle un parcours attendu menant, presque sans surprise, d´une éducation très autoritaire au suicide, par le biais de la fréquentation des mouvements les plus extrémistes, d´une homosexualité rejetée, de la fascination pour l´esprit de corps et la violence. De nombreuses images semblent condenser les tensions mises en lumière dans les chapitres précédents. Même si l´artiste s´est proposé de démonter un certain nombre de mécanismes malsains, il n´a aucune illusion quant à leur survivance possible.

En plus de cette série de dessins sur papier «Épilogue» intègre une grande peinture murale. Le motif représenté est la cour intérieure de la prison italienne de Santo Stefano. L´édifice construit au XVIIIe siècle a la structure parfaite d´un Panopticon. Un effet de blow-up accentue l´impression de vide qui se dégage de l´énorme bâtiment désaffecté depuis les années 1960. Par analogie formelle, le pénitencier renvoie à un stade, une arène, un cirque monumental. Par effet de basculement, deux modèles sociaux idéaux sont ainsi mis dos à dos: le divertissement de masse et le contrôle de l´individualité déviante. L´artiste n´en conclut rien, tel n´est pas son but. Marc Bauer fait, une fois de plus, porter le regard sur le c?ur même de nos rapport sociaux. Sans chercher à provoquer, il fait courir un frisson et jette le trouble.

Artiste(s)
Marc Bauer
Auteur(s)
Samuel Gross

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