Lorenza Longhi — Ce que l’art dit de notre époque

Untitled, (Black «Painting»), 2020, carton, ruban adhésif, images trouvées, bois, 120 x 150 x 2,5 cm, vue de l’exposition ‹Sommer des Zögerns / Summer of Suspense›, Kunsthalle Zürich

Untitled, (Black «Painting»), 2020, carton, ruban adhésif, images trouvées, bois, 120 x 150 x 2,5 cm, vue de l’exposition ‹Sommer des Zögerns / Summer of Suspense›, Kunsthalle Zürich

Zzz …, 2018, vue d’installation, ECAL. Photo: Calypso Mahieu

Zzz …, 2018, vue d’installation, ECAL. Photo: Calypso Mahieu

Fokus

Lauréate du Prix Shizuko Yoshikawa, Lorenza Longhi reçoit ­cette récompense en tant que jeune artiste femme. Un coup de pouce en début de carrière, qui est le bienvenu dans un paysage encore souvent dominé par la présence masculine. Le jury rend hommage à la manière dont elle aborde le concept de production de masse et explore les codes sociaux. 

Lorenza Longhi — Ce que l’art dit de notre époque

Prochainement sera remis le Prix Shizuko Yoshikawa, une distinction dotée de 25’000 francs et d’une petite publication décernée à de jeunes femmes récemment diplômées d’un master en Arts plastiques. Le jury a choisi parmi des candidates proposées par les responsables des cursus des écoles d’art suisses. Créé en 2018, ce Prix biannuel récompense pour la seconde fois une artiste en Suisse romande. En 2016, c’est Laure Marville, diplômée de l’HEAD, qui recevait cette récompense dans l’intimité de son atelier à Genève. Sous réserve de la situation actuelle, la cérémonie se déroulera à l’ECAL, institution formatrice de la lauréate 2020 Lorenza Longhi.
L’artiste italienne, qui vit aujourd’hui entre Zurich et Milan, a étudié les arts visuels à l’Académie des beaux-arts de Brera avant d’intégrer une classe de master à Lausanne. Issue d’une formation plutôt traditionnelle, elle s’est adaptée à une ambiance contemporaine portée sur une création plus internationale. Elle a peut-être poussé l’observation de ce nouvel endroit avec un peu plus d’acuité en s’intéressant particulièrement à l’architecture et au design, à ces signes qui nous entourent et influencent discrètement notre quotidien. Cette réflexion sur les conditions spatiales de notre environnement constitue l’un des fondements de sa démarche. De l’espace urbain à la simple salle d’exposition, son attention porte sur ces formes et codes qui régissent nos façons de vivre et de voir. Comme quand elle réduit la vaste hauteur de la galerie Fanta, à Milan, avec un film plastique pour son exposition ‹View Visual Hell, New Location›, ramenant ainsi les dimensions industrielles de l’architecture à une échelle plus intime, jouant sur une présentation de sculptures murales, sérigraphies et lampes fluorescentes dans un nouveau contexte évoquant l’uniformité lumineuse de la plupart des plafonds de Kunsthalle.

Déconstruire des valeurs sociales
À travers un large éventail de références à l’histoire de l’art et au design, le travail de Longhi explore le concept de production de masse, elle propose de déconstruire notre rapport aux objets manufacturés et d’interroger la façon dont nous construisons nos valeurs sociales. C’est évident, par exemple, dans sa manière d’aborder la série inspirée des meubles USM Haller. Pour l’artiste, ils attestent d’une forme de qualité et confèrent à l’espace un pouvoir. Les éléments modulaires emblématiques du design suisse, qui ont envahi bureaux, musées et intérieurs prestigieux, révèlent sous son regard leurs connotations institutionnelles et même corporatives. Les sculptures sont réalisées à taille réelle à l’aide de carton, papier d’aluminium et élémentsrécupérés. Elle transforme des matériaux trouvés dans des brocantes, des bennes à ordures ou dans la rue, pour produire des versions manuellement qui vont à l’encontre du caractère sériel standardisé de ces artefacts omniprésents dans notre quotidien.
Longhi rompt avec des standards sémantiques en glissant sur les sens à donner aux œuvres, notamment en s’inspirant de la publicité et de ses injonctions. Pour le titre de son exposition organisée au Plymouth Rock à Zurich, ‹You’re in Business? I’m in Business›, elle a fait référence à une réclame des années 1980 pour des téléphones d’entreprises. Le slogan devait convaincre d’acheter des appareils destinés à améliorer son business. Elle a donc reconstitué un espace de bureau, avec entre autres des sculptures USM, qui révèle un univers de travail marqué par des représentations socialement attestées par le « bon » goût et l’efficacité. La communication publicitaire, même aujourd’hui, pousse la croyance jusqu’à considérer qu’un business dépend pour beaucoup de son aménagement. C’est en tous cas un environnement quotidien qui nous influence et, pour l’artiste, un état d’esprit marqué par une lecture proprement masculine du pouvoir.
Sans que la problématique des genres soit une réelle préoccupation, elle en joue parfois subtilement. La confrontation de différentes matérialités ou motifs d’écriture, que ce soit dans ses montages ou dans ses sérigraphies, développe une poétique surréaliste. Un mixte qui se retrouve sous forme d’un collage dans l’œuvre ­reprenant la phrase « À défaut d’être belle » en référence à un article parisien sur la tour Montparnasse. Hors contexte le tableau devient un commentaire machiste.

Encore trop de différences
Cet intérêt de Lorenza Longhi pour l’architecture et le design n’a pas influencé la décision dans l’attribution du Prix Shizuko Yoshikawa. C’est son approche créative, en rapport avec notre époque, qui a été récompensée. La Fondation Shizuko ­Yoshikawa et Josef Müller Brockmann, créée en 2016, laisse en héritage l’œuvre d’un couple s’inscrivant dans la lignée du constructivisme et de l’art concret. La Fondation décerne alternativement un prix à un graphiste homme ou femme, puis à une jeune artiste femme. Le Zurichois Josef Müller Brockmann, décédé en 1996, est effectivement reconnu pour son influence décisive sur le graphisme suisse des années 1950 et 1960. C’est lui qui a notamment créé le logo et la signalétique des CFF. Quant à son épouse, Shizuko Yoshikawa disparue en 2019, elle a le parcours atypique d’une jeune femme s’émancipant des contraintes culturelles liées à ses origines. Une émancipation abordée avec sa lecture d’‹Une chambre à soi› de Virginia Woolf et son départ de Tokyo en 1961 pour Ulm, où elle a étudié la communication visuelle, puis à Zurich en tant que responsable de projets dans le bureau de son futur mari.
C’est ce parcours atypique qui l’a probablement poussée à instaurer ce soutien spécifiquement à des femmes en début de carrière. Une aide pertinente quand on sait que les musées d’art en Suisse exposent bien plus souvent les œuvres des hommes. Selon une enquête menée l’année dernière, par swissinfo.ch (SWI) et la Radio-télévision Suisse (RTS) auprès de 80 musées, seul un quart des expositions individuelles des dix dernières années concernait des artistes féminines, à peine plus lors des expositions collectives. Un frein évident à la carrière d’une jeune artiste qui arrive aujourd’hui sur le marché. Une parité à rééquilibrer et à laquelle a pensé ­Shizuko ­Yoshikawa, femme née au Japon en 1934. Une situation qui aurait dû appartenir à une époque révolue et pour laquelle il faut encore se mobiliser.

Nadia El Beblawi, critique d’art, web éditrice, vit à Bâle, nadia.elbeblawi@gmx.ch

→ Prix Shizuko Yoshikawa ; la date de la remise du Prix à l’ECAL sera précisée en fonction de l’évolution des règles sanitaires ↗ https://syjmb.fondation

Lorenza Longhi (*1991 Lecco), vit et travaille à Zurich et Milan
2020 Prix Shizuko Yoshikawa
2018 Master en Arts plastiques à l’École d’Art de Lausanne (ECAL)

Expositions personnelles
2019 ‹La Plage›, Paris ; ‹Visual Hell, New Location›, Fanta MLN, Milan ; ‹You’re in business? I’m in business›, Plymouth Rock, Zurich

Expositions de groupe (sélection)
2021 Galerie ELAC, Renens ;  Bungalow, Galerie ChertLüdde, Berlin
2020 ‹Creative Beginnings. Professional End›, Villa Vassilieff, Paris ; ‹No Joke›, Milieu, Berne ; ‹Fuori›, 17. Quadriennale d’arte, Palazzo delle Esposizioni, Rome
2019 ‹We Thriller. We Comedy. Shoefrog›, Vienne ; ‹It Might Include or Avoid Feelings›, Hyphen, Milan ; ‹Protect Me From What I Want – 15+1 Jahre Helvetia Kunstpreis›, Kunst Halle Sankt Gallen, Saint-Gall ; ‹The Replacements›, Museum im Bellpark, Kriens ; ‹Capriccio 2000›, Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin

Author(s)
Nadia El Beblawi
Artisti
Lorenza Longhi

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